Voilà quelques mois que Harmonic Distortion est paru. Comment a-t-il été accueilli ?
Matthieu (guitare) : Harmonic Distortion est sorti en mars 2010. Nous avons essayé de consacrer pas mal d'efforts et de temps à réaliser cet opus. On avait un peu la pression du "deuxième" album, la volonté de pousser les choses plus loin, d'éviter l'écueil du "c'est moins bien". Et finalement, l'accueil a été très positif. A savoir, les premiers fans ont été agréablement surpris de la nouvelle mouture, et cela nous a permis de toucher d'autres publics. On a eu plus de passages radios, beaucoup de chroniques, des contacts pour des concerts. Je pense que ça doit être les signes d'un bon accueil !
En confiant le mixage du disque à Thierry Von Osselt et le mastering à Alan Douches, que recherchiez-vous ? Dans la bio, il est dit que, je cite, ces deux personnes ont apporté "une dimension assez nette sur l'approche artistique des morceaux comparé au précédent album Slow-Motion Suicide". Quelle est donc cette approche artistique ? En quoi a-t-elle évoluer par rapport à vos débuts ?
Slow-motion Suicide a été fait à la maison, avec les moyens du bord... et il s'est avéré qu'on a été vite "saoulé" par ce disque à la prod hyper légère. Alors pour ce deuxième album, il fallait qu'on soigne cela ! On a décidé de faire appel à des personnes différentes sur chaque étape du disque, histoire de tirer les avantages de cette complémentarité. Ainsi, on a fait toutes les prises de son à l'Arcade, superbe salle de concert à coté de chez nous, avec Franck Dhotel. Ensuite on est parti en Suisse pour faire mixer le tout par Thierry Von Osselt (qui a réalisé entre autres Knut, Shora, Shovel...). Puis tout est parti au West West Side pour être masterisé par Alan Douches (Dillinger Escape Plan, Converge). On a choisi de travailler avec ces gens par rapport aux productions qu'ils avaient réalisées, et au fait qu'on soit fans de leur travail ! Et puis, ça s'est construit un peu comme une recette de cuisine, on a amené des ingrédients et chacun à assaisonner à sa sauce !
Quant à l'approche artistique, on a voulu aller vers quelque chose de plus direct, de plus incisif, de moins pleurnichard... Suite à Slow-Motion Suicide, on a pas mal joué, et on s'est aperçu que des morceaux de l'album ne passaient pas trop sur scène. Nous n'arrivions pas à faire vivre ces morceaux comme ils se devaient. Alors, lorsque nous avons entamé la composition de Harmonic Distortion, on a tout de suite envisagé le live, et on a essayé d'optimiser tout cela pour éviter les moments de flottement.
Cet album sort 4 ans après le premier. Les choses bougent beaucoup en 4 ans dans le circuit rock. Quels changements avez-vous perçu entre la sortie de Slow Motion et Harmonic ?
Effectivement, les choses changent très vite ! En fait, pour nous, c'était presque comme si on repartait à zéro ! Les distributeurs physiques n'existent presque plus. La presse papier, spécialisée rock, a quasiment disparu. Les gars qui organisaient des concerts ont, soit arrêtés, soit déménagés... Et puis, quatre ans, c'est une période suffisante pour retourner à l'anonymat !
J'imagine que la "myriade de labels en co-production" (dixit la bio encore) est une nécessité pour un groupe de la taille de Draft pour sortir un disque. Pourquoi est-ce si dur pour un groupe de trouver un label ? En tant qu'acteur de la scène française, quelle est votre explication ?
En effet, c'est la solution trouvée pour réussir à sortir des disques pour un groupe comme nous ! A savoir chaque label participe financièrement à la sortie, à la hauteur de ses moyens. Et chacun se charge de les placer dans ses réseaux de vente (distro). Après, trouver un label n'est pas la chose la plus compliquée. Ce qui est le plus délicat, c'est de délimiter l'intervention du label : qui fait quoi dans l'affaire ? Qui s'occupe de la promo ? Qui s'occupe de la distribution ? Qui s'occupe de la presse ? Les choses deviennent vraiment de plus en plus compliquées ! Nous ne sommes pas dans un secteur musical qui dégage une réelle « économie ». Alors, il n'y a pas beaucoup de moyens disponibles pour sortir des disques !
Quatre labels, une agence de booking, une attachée de presse, un distributeur en ligne (CD1D)… vous vous êtes bien entouré pour ce disque. C'est nécessaire aujourd'hui pour exister ?
C'est nécessaire, et finalement, encore insuffisant ! Si tu n'as pas un label qui a un peu de moyens, alors il faut que tu gères l'essentiel de la promotion. Pour le booking, si tu n'appartiens pas au catalogue des gros bookers qui ont pignon sur rue, alors tu n'auras pas plus accès aux salles de concerts et festivals. L'attachée de presse est un partenaire indispensable pour pouvoir toucher les médias de façon sérieuse, mais ça a un cout. Quant au distributeur, c'est important d'être disponible partout, mais ce n'est pas lui qui fera la promotion de ton disque. Bref, désolé pour ce constat un peu défaitiste, mais pour nous, ça reste quasiment de l'autoproduction, du Do It Yourself !

Votre premier album, Slow Motion Suicide, avait été largement chroniqué dans la presse rock "officielle" (rock sound, Hard N Heavy, Rock You…). Quatre ans après, il n'y a presque plus de presse "rock" ouverte au type de musique auquel vous rattacher. Comment Draft fait-il savoir qu'il sort un nouveau disque ?
Il est vrai que le premier album avait été bien accueilli au niveau de la presse papier, et cela s'était ressenti à plusieurs niveaux (concerts, vente de disques...). Et bien sûr, en parallèle, il fallait inonder la presse alternative (fanzines, webzines...). Maintenant il ne reste que cette presse alternative, omniprésente, mais très diffuse. Cela devient un peu plus difficile de se faire repérer, car il y a une multitude de webzines qui ne touche chacun qu'un cercle d'initiés. Alors, effectivement, l'addition de tous ces cercles représente un sacré nombre de personnes, mais ça prend un peu plus de temps et d'énergie. Et puis, il y a les réseaux sociaux, mais là, il faut y passer un temps fou ! Ou avoir une multitude de fans qui font tourner le nom du groupe !
Des groupes comme Converge, Cave In, Dillinger Escape Plan, Isis (pour ne citer que les plus connus) ont acquis une forte renommée en France, plus seulement dans le circuit hardcore et indé. Ces groupes fonctionnent bien et ont élargi leur public. Puisque Draft évolue dans la même scène, avec un style plus ou moins approchant, pourquoi ne récolte-t-il pas les mêmes "suffrages" ?
C'est un peu paradoxale. On voit de plus en plus de groupes de « hardcore » dans des festivals généralistes, et puis souvent, c'est couplé avec une tournée. Ce qu'il faudrait, c'est de la place pour les groupes français pour ouvrir les tournées de ces artistes. En effet, la plupart du temps, les groupes ricains viennent sous forme de plateau, à 3 ou 4 groupes, et il y a rarement de la place pour des groupes en première partie... ou alors, les salles placent des groupes locaux, ce qui est totalement normal.
Et puis, en France, on porte peu de considération aux groupes français. C'est peut être du au fait qu'on n'a pas de « culture rock » comparé aux Etats Unis, ou à l'Angleterre. Alors, on se laisse influencer par ce qui nous arrive d'outre Atlantique et on va s'intéresser aux groupes français qui vont être capables de suivre la mouvance. L'exemple du néo metal en France, au début des années 2000 est assez révélateur ! Il a fallu que Korn devienne un phénomène énorme dans le monde avant qu'on s'intéresse à ce qui se passe chez nous.
Ou alors, il faut acquérir une reconnaissance dans d'autres pays avant de l'obtenir en France. Pour moi, c'est un peu le cas de Gojira. Ils ont réussi à faire leurs preuves aux cotés des plus grands, et ensuite, on leur a accordé un peu d'intérêt ici !
Mais bon, pour ne citer que Converge ou Dillinger, ils n'ont pas, non plus, la notoriété de groupes comme Korn ou Metallica. Sur les festivals généralistes, ils sont considérés comme des groupes « découvertes », pas en tête d'affiche. Mais c'est un bon début et une grosse progression par rapport à il y a quelques années ! Donc, si la mayonnaise prend un peu, alors peut être qu'on s'intéressera à ce qui se passe chez nous !
L'album est aussi dispo en numérique. Quelle est la part de ventes numérique pour un groupe comme Draft ? Dans le réseau indé / Underground / DIY (peu importe son nom), acheter un disque d'un groupe était un acte de soutien… Est-ce toujours le cas aujourd'hui ?
Concernant la distribution numérique, c'est encore un peu anecdotique pour un groupe comme nous... Et puis je ne suis pas sûr que les gens qui achètent encore des disques de hardcore affectionnent particulièrement le format numérique. La plupart de nos ventes ont lieu à la sortie des concerts, de façon compulsive. Je pense qu'il y a encore ce réflexe d'acheter si le groupe a plu. Mais, je pense qu'on vendrait plus de tee shirts que de CD. Et puis, il y a un gros retour du vinyle, et à chaque fois, on nous demande si notre album est dispo sous ce format. Malheureusement, pour le moment, on a pas encore les moyens de s'offrir cette sortie. Mais peut être aurait-on dû commencer par là ?
Avant, de bonnes ventes de disques pouvaient aider un groupe à trouver des concerts. Aujourd'hui que les groupes vendent moins, quelle est la méthode pour trouver des concerts ? Comment se débrouille Draft ?
Pour nous, les choses n'ont pas vraiment changé de ce coté là... même si, on a toujours l'impression que c'est de plus en plus compliqué. Pour nous, ça réside beaucoup sur des échanges de mails, des contacts via myspace ou autres... ou des échanges de dates tout simplement. Essayer de faire vivre un peu une scène.
La musique de Draft repose sur l'émotion. Mais plus encore, ce sont les textes qui font ressortir le plus de sentiment. Ceux-ci ont l'air d'être importants. De quoi parlent-ils ? Que ressens-tu de les chanteur face à des gens ou de savoir que les gens vont les écouter, peut-être même les disséquer ?
Michael (chant) : Les textes parlent globalement d'une certaine fracture sociale et de l'incompréhension générale entre les hommes, qu'elle soit due au cratère intergénérationnelle ou simplement pour des raisons anthropologique et naturelle. Mes lyrics traitent de ce perpétuel combat où chacun cherche à se faire entendre dans un monde où peu réussissent à trouver leur place. Nous sommes beaucoup à assumer notre vie, bien plus qu'à en profiter au final. La musique nous aide à briser ce carcan étouffant et nous procure cette catharsis, cette sublimation propre que nous recherchons perpétuellement à retranscrire dans le groupe. On ne triche pas. On travaille assez méticuleusement mais ce sont nos tripes qui parlent en premier dans Draft. Tout est question de ressenti. Il en est de même pour les textes, ce sont des bribes de souffrances, des coups de gueules et des coups de blues. Cela ne me dérange absolument pas de les chanter face à un public, la plupart des auditeurs sont plus réceptifs à la façon dont tu craches quelques rimes qu'à ce que tu veux bien dire. La communication se passe de mots au final. Les lyrics n'apparaissent pas sur le livret car je ne le souhaitais pas. Je n'en voyais pas l'intérêt et je voulais qu'on prête l'oreille à m'écouter plus qu'à me lire. Au final, cela m'a joué quelques tours dans une minorité de chroniques. Je suis français et parfois cela s'entend...
Puisque l'aspect cathartique semble important, pourquoi ne pas chanter en français ?
Je ne chante pas en français pour une simple raison, cela ne se prête pas à Draft et je développe déjà cet aspect pour le nouvel album de mon autre groupe (cf:Venosa)
De quels groupes vous sentez-vous proches en France ?
Matthieu : Durant toutes ces années, on a finalement souvent croisé les mêmes ! Je citerais les REVOK de Paris, ou encore les TANG de Lille.
Qu'est-ce que ça a apporté à Draft de remporté le tremplin Onde de Choc 2006 ?
A l'époque, c'était un bon concours de circonstance ! On allait sortir notre premier album, et en parallèle on gagne ce concours. Ça nous a offert un vrai coup de projecteur, essentiellement auprès de la presse nationale ! Après, ça a été un peu plus simple d'effectuer la promo de l'album car notre nom n'était plus inconnu !
En octobre débute votre Euro tour. C'est dur de vendre un groupe comme Draft ? Qu'attendez-vous de cet tournée ?
Ça devient vraiment très dur. Il y a de plus en plus de contraintes, notamment à cause du bruit... Et puis ça devient quasi impossible de trouver des dates en dehors des week-ends. En fait, la tournée est en train de se réduire car nous n'arrivons pas à remplir le calendrier. Et puis les partenariats que nous avions engagé avec des tourneurs à l'étranger ont un peu capoté... Donc on essaie de trouver des plans de secours !
Néanmoins, on essaie vraiment de miser sur l'étranger ! Nous avons tourné un peu en Espagne, Portugal, Hollande. Et à chaque fois, ça a été des expériences assez extraordinaires, de supers accueils, des gens vraiment motivés ! Bref, ça redonne la foi !
propos recueillis par Frank Frejnik
Draft - Celtic Pub Tarbes - 19/03/2010 - Part III
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