Pourquoi avoir mis cinq ans entre les deux albums ?
David (chant) : Il s’en est passé des choses en cinq ans : des centaines de concerts, un projet un peu fou qu'on a appelé Babylon Circus Experience, une pièce musicale en trois actes dans laquelle on s’est entouré de plein de gens différents (une chanteuse américaine, un DJ marocain, des punks toulousains, de jazzeux lyonnais). Le but était d'explorer d’autres univers, apprendre à collaborer avec d’autres gens… Il y a eu un accident à Moscou qui a failli me coûter la vie et qui, de facto, a mis le groupe en stand by pendant un moment. C’est cette tranche de vie qui nous a conduit à faire cet album qui, d’une certaine manière, nous a sauvé.
Peux-tu nous parler de cet accident ?
C’est un peu le scénario du prochain Clint Eastwood… Chanteur d'un groupe rock, ça tourne, ça joue, ça s’éclate, ça enchaîne les "after-party" et… paf ! Rebondissement dramatique, redescente sans rappel. J'ai fait une chute qui aurait pu être mortelle dans un escalier à 4 h du mat. Rock’n’roll ! Tu parles… Trois semaines à l’hôpital complètement déconnecté de la réalité avec trois filles de l’organisation du concert en guise d’anges gardiens, autant dire qu’elles se souviendront du concert un bon moment. Et pour moi, des mois pour recoller les morceaux.
Est-ce cet accident, et le fait que tu as failli y laisser la vie, qui donne ce côté plus sombre, presque nostalgique à La Belle Étoile ?
Je crois que, pour moi comme pour les autres, il y a eu un avant et un après cet accident. Ça a renvoyé chacun à la fragilité de la vie, à ses rapports avec sa famille, ses amis et fait resurgir nos personnalités. Le disque n'est pas plus sombre, ni plus nostalgique, mais définitivement plus personnel. Il y a d’ailleurs souvent plus d'optimisme ou une certaine dérision à parler de choses graves comme dans le morceau "Sur la Tête". C’est vrai qu’on a, du coup, été désinhibé par rapport à une certaine pudeur qu’on a pu avoir dans le passé. Je pense qu’il y a des choses qui étaient ancrées en nous depuis longtemps et qu'on n'a jamais osé laisser sortir. Au même titre que "Marions Nous au Soleil" était l'occasion de faire une espèce de pied de nez à la grisaille ambiante, un truc dont on avait besoin pour profiter de l’instant présent. Dans le genre : "rêve général !"
On sent sur La Belle Étoile une volonté de recentrer le propos autour de la chanson française. Vrai ou faux ?
L’album précédent a été écrit en Syrie au début de la guerre en Irak, ce n'est pas un hasard si on l’a appelé Dances of Resistance. Celui-ci, c’est la photo 2009. Les chansons sont sorties sous cette forme de manière instinctive, j’ai mis mon cerveau de côté (je n'avais pas vraiment le choix non plus à cause de mon accident), et c’est le sensitif qui a parlé, c’est un jeu d’émotion. De là à dire que c’est un album de chanson française… Et puis, on a eu des exigences d’évolution dans l’écriture, comme être plus proche de l’auditeur, laisser plus de place à sa propre interprétation… On est aussi allé à la rencontre de gens comme Mickey 3D, Erwan (du groupe Java), Jérémy Dirat… On a voulu sortir de notre bulle comme pour mieux y retourner.
Il y a eu beaucoup de changement de musiciens depuis l’album précédent, est-ce votre rythme incessant de concerts en France et à l’étranger qui les usent ?
Il n'y a pas eu tant de changement que ça finalement, le noyau dur est toujours là. Mais c’est vrai que la musique, la route, c’est une drogue. Le piège c’est que tu y goûtes et que tu trouves ça bon. Alors tu recommences jusqu’au moment où tu te rends compte que tu es dedans jusqu’au coup. Là, soit tu abandonnes corps et âme, soit c’est direct la cure de désintox et autant dire qu’il faut trouver de quoi s’occuper pour remplacer les milliers de kilomètres avalés et la jouissance d’un concert, que ce soit ici ou au beau milieu du désert. Vos concerts se rapprochent désormais du théâtre ou du cirque (lumière, mise en scène, décors, jeu d'acteur).
N'as-tu pas peur que cette volonté de proposer un spectacle millimétré ne vous fasse perdre la spontanéité et le côté humain que l'on attend d'un concert de rock ?
Je ne vois pas de quoi tu parles. Y’a rien, mais alors rien de millimétré dans nos spectacles. C’est paradoxalement la chose que nous travaillons le plus après la musique, la spontanéité. Quand tu fais dix concerts en 10 jours, c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber. Et c’est pour cela que nous avons travaillé avec des gens du théâtre, du cirque ou de la danse… Pas pour qu’ils nous disent quoi faire entre telle et telle chanson, mais plutôt pour qu’ils nous apprennent à sans cesse nous réinventer.
Quelle est la chose essentielle que t’a apporté toutes ces années de route et de vie en communauté ?
Pouvoir vivre mes rêves, c’est un cadeau de la vie. Ça t'apprend une valeur essentielle : l’humilité.
Ne trouves-tu pas que le groupe en tant qu’entité (ou la bande en général) tout en étant très protecteur peut aussi être un handicap pour affirmer pleinement sa personnalité ?
Je pense que pour être fort, le groupe a besoin d’avoir en son sein des personnalités fortes qui ont envie de s’exprimer. Il faut bien évidemment créer un terreau commun où tout le monde va faire pousser les ingrédients nécessaires à la tambouille musicale du groupe. Mais l’inhibition ou la frustration d‘un individu peut être fatal à l’évolution d’un groupe.
Quel est selon toi le rôle de l’art (et donc de l’artiste) dans la société ?
L’art est une partie de la culture, au même titre que les pratiques religieuses et sociales ou les coutumes, et a un rôle politique. L’art est une forme d’expression. On est des raconteurs d’histoires pour faire rêver ou faire réfléchir. Jouer devant 2000 personnes à Damas en Syrie, dictature militaire où l'art est muselé, faire danser des femmes voilées à côté d’autres sapées à l’Européenne, des papis et des gamins, te fait prendre conscience du rôle social que la musique peut avoir. Faire oublier le quotidien à des gens pendant deux heures te fait te sentir utile, tu donnes un peu de bonheur et on te le rend bien ! L'art peut aussi être subversif. On a rencontré en Belgique Jan Bucquoy, un anar entarteur qui depuis des décennies se sert de l'art sous toutes ses formes pour éveiller les consciences. À travers la vidéo ou des expos photos, il s'attaque à l’état pour créer des logements sociaux ou pour partager les richesses…. Très provoc’ ! Et tout ça avec une force propre que j’envie aux Belges, l’humour et l’autodérision.
Passons maintenant à notre questionnaire spécial "Sur la route". À quoi occupez-vous les heures de camion entre les dates ?
Ces derniers temps, on jouait beaucoup les chansons du dernier album, puisque nous n’avions pas encore eu l’occasion de jouer live. On les jouait d’ailleurs bien avant d’avoir fini de l’enregistrer, en exclu pour le chauffeur du bus (rires) !
En général, qu'écoutez-vous dans le camion ?
Vu qu'on est quinze dans le bus, autant dire que la playlist est un peu plus large que celle de NRJ. Ça va des grands classiques du rock à des trucs à consonance hip hop comme The Roots, The Streets… Mais aussi beaucoup de jazz et de musiques d'Europe de l'Est.
Que vous est-il arrivé de meilleur sur un trajet ?
On a fait une très belle rencontre il y a pas mal d’années. On a pris un mec en stop, Camilo, pour faire 20 kilomètres. Il a finalement passé une semaine dans le camion avec nous, et c’est lui qui a fait écouter notre album à Eugenio Recuenco qui nous a ensuite appelés pour se proposer de faire le clip de notre chanson "Marions-Nous au Soleil". Rien de tout ça ne serait arrivé sans notre autostoppeur.
Avez-vous une anecdote particulière sur un arrêt "station-essence" ?
Les stations, tu parles de notre deuxième maison… après le camion bien sûr. Effectivement, on en a des anecdotes, du musicien oublié, au moteur bousillé après avoir mis de l’essence à la place du diesel, en passant par une baston évitée de justesse avec une grosse bande pas très sympa, voire bien énervée…
Quel est le truc que tu redoutes lorsque vous partez pour une date ?
Il n'y a pas longtemps, j'ai fait un rêve où le concert avait commencé sans moi, je ne trouvais plus mes fringues, je n'avais pas accès à la scène, etc… Je me suis réveillé en sueur… c'était pile l'heure de la balance. Sinon, partir en tournée, c’est plutôt un heureux évènement, y'a pas de stress… C’est vrai que depuis l'accident de Moscou, ça m’arrive aussi de flipper qu’il m’arrive quelque chose, genre malédiction, mais croisons les doigts…
Quel est le pire endroit où vous avez joué ?
Je ne crois pas qu'il y en ait eu. Parmi nos meilleurs concerts, certains ce sont passés dans des endroits à priori peu aguicheurs. Comme la fois où on s'est incrusté, à 5 heures du matin, dans un festival punk à Copenhague (DK) dans un squat un peu sordide. Et pourtant…
Avez-vous déjà refusé de faire un concert, une fois arrivés sur place ?
Jamais. Si on doit jouer sans sono, sans instruments, en tapant dans les mains devant 10000 personnes, on le fera. Faut vraiment être malade pour annuler sous prétexte de je ne sais quoi. Peut-être une récupération politique genre extrême droite… Et encore, on se battrait.
Est-on bien reçu à l'étranger quand on est un groupe français ?
On est super bien reçu, on nous charrie un peu, sur notre style, notre réputation bien "frenchy" ou notre président, mais c’est ça les voyages…
Avant de monter sur scène, avez-vous un rite particulier ?
On a tous nos petits trucs, nos petits moments intimes ou tous ensemble. D'ailleurs c'est sûrement étrange à voir de l’extérieur, mais bon…
Quelle est la première chose que tu fais après un concert ?
Honnêtement ? C’est un peu ambiance fin de match, genre heureux, mais épuisé. Il faut souvent 10 à 20 bonnes minutes pour pouvoir retourner parmi le monde des "vivants".
Quelle est la chose la plus folle qu'un fan est faite pour vous lors d'un concert ?
Il y a plein de fans qui nous ont envoyé des cadeaux, des lettres, mais sur scène c’est forcément quand une fille t’arrache ton micro pour essayer de t’embrasser que tu te sens le plus con. C’est une pratique "normale" dans les pays de l’Est (rires) !
publié dans le catazine Addictif #1 (avril 2009)










