Le Marcel d'aujourd'hui ressemble-t-il au Marcel d'hier ?
Franck (chanteur) : Hum… Je perds un peu mes cheveux (rires), mais à part ça, j'ai la même envie de faire le con et de me rouler par terre. J'ai toujours envie de faire du rock'n'roll. Mes positions sur certains sujets n'ont pas bougé. Il faut dire qu'autour de moi rien n'a beaucoup changé. Et on regarde toujours Marcel comme un truc complètement improbable… Quand on a créé le groupe, on a choisi de prendre volontairement le nom le plus handicapant pour s'amuser des codes du rock'n'roll car, déjà à l'époque, les dix commandements du rocker (faire la gueule, les lunettes noires, la pose, s'habiller en noir, etc.) nous irritaient… On s'aperçoit que 20 ans plus tard, c'est toujours la même chose.
La critique n'est pas tendre avec Marcel.
Beaucoup de journalistes n’aiment tellement pas Marcel qu'ils n'ont jamais écouté. C'est jubilatoire pour certains, rédhibitoire pour d'autres. On fait partie de ces groupes ayant un certain succès public (comme Les Ogres de Barback, La Rue Kétanou et quantité d'autres) qui sont boudés par la critique. Peut-être que les journalistes ont autant d'ego, si ce n'est plus, que les musiciens ! Un critique doit pouvoir dire : "Écoutez bande d'ignorants, moi qui suis aux avant postes, moi qui suis un éclaireur, je vais vous dire ce qu'il faut aimer." Si son choix se révèle pertinent, le critique aura été acteur du succès du groupe parce qu'il en aura parlé en premier, ce sera lui qui lui aura mis le pied à l'étrier du succès. Par contre, si le groupe a un succès public, le journaliste ne sera là que pour constater que ça fonctionne, il n'en retirera rien. Et ça, pour lui, c'est inadmissible.
Pourtant mieux vaut avoir un succès public que critique, non ?
Bien sûr. Mais comme le critique est censé être une personne cultivée, et les gens qui constituent le public des bœufs, les groupes qui bénéficient d'un fort soutien public ne seront jamais acceptés. Sans comparaison aucune, on revient au débat : est-ce qu'une comédie peut être récompensée aux César ? L'humour n'a pas bonne presse. La bande dessinée a longtemps été une BD d'humour, aujourd'hui, à Angoulême, les prix ne sont décernés qu'aux œuvres introspectives et "gratte nombril". Idem au cinéma. Et même en chanson, le seul sujet autorisé en ce moment, c'est l'angoisse du trentenaire face à la grande aventure du couple. Ce n'est pas un sujet dangereux, c'est sûr. Quand tu t'exprimes sur des sujets d'actualité, engagés ou pas, tu deviens vulgaire. On te rétorque même : "Tout le monde le sait". C'est terrible. Si tout le monde le sait, pourquoi rien ne change ?
Le choix de Marcel est d'aborder des sujets de société par le biais de l'humour. La méthode a-t-elle plus d'impact ?
Je ne sais pas. Si je savais faire du premier degré, je le ferais. Mais je vois les limites de ce genre d'exercice en ce qui me concerne. Ma pudeur m'oblige à un peu de distance. Et ma distance et mon recul, c'est l'humour. J'ai besoin de ça. Mais, en tout cas, oui, grâce à l'humour, on peut aborder des choses graves. Peut-être qu'un des meilleurs films sur le fascisme, c'est Le Dictateur ! Peut-être que le film qui dénonce le mieux les camps de concentration, c'est La Vie Est Belle ! Plein de gens ont sans doute compris la sottise de la publicité grâce à Coluche. Plein de gens ne regardent pas le journal télévisé, mais matent Les Guignols. Le fait de grossir le trait d'un sujet ou d'un fait divers suffit parfois à faire comprendre aux gens la stupidité du sujet. L'humour est une autre façon de mettre en évidence les choses. Une bonne partie de ma culture repose sur ce principe. D'ailleurs, dans Marcel, on ne s'est pas réunis sur des affinités musicales, mais sur la base des Monty Python, des Marx Brothers, de Jean Yann et de Charlie Hebdo première période… Le but de Marcel, c'était d'être aussi irrévérencieux, mais par la musique.
Le public de Marcel est-il sensible aux sujets abordés par Marcel ou ne vient-il à vous que pour s'amuser ?
Penses-tu que le public de Marcel est plus con qu'un autre ? Quand tu vois Chaplin, vois-tu un clown, un mec juste là pour glisser sur une peau de banane, ou bien perçois-tu quantité d'autres messages ? Il faut revoir Les Lumières de La Ville. Le public de Marcel recherche, comme tous les publics, un exutoire. Nous sommes volontiers un exutoire. Mais pas un antalgique ! Le but d'un antalgique c’est de se vider la tête. Ça peut être n'importe quoi, de la techno hardcore par exemple. Marcel est un exutoire. On permet au public de se défouler, mais en lui proposant autre chose que d'oublier pourquoi il est venu se défouler. On nous a donné une scène, on nous donne la possibilité de nous exprimer, c'est ce qu'on fait.
Vous faites aussi des concerts acoustiques. Ést-ce pour rendre le texte plus intelligible ?
C'était le but. Lors d'un concert électrique, les gens viennent d'abord pour se défouler. Ce n'est pas vraiment le meilleur moment pour un effet comique sophistiqué ou pour dire quelque chose d'important. Il faut que le public soit attentif, mais il n'est pas là pour être attentif. Il est là pour l'adrénaline. Avec une formation acoustique, tu crées un climat qui favorise l'écoute. La formation acoustique, c'est donc pour aller plus loin dans nos délires et nos conneries autant que pour mieux faire entendre les textes. Et on avait aussi envie de se poser un peu.
Qu'est-ce qui se cache derrière le titre "Nous n'Avons Pas Les Moyens", un des morceaux du nouvel album ?
Je trouve que nous vivons une période où on n'a jamais dit autant de bêtises et de choses graves avec autant de facilité. Je ne vois pas beaucoup de médias s'insurger quand les politiques disent qu'ils n'ont plus les moyens d'assurer une bonne scolarité ou d'assurer un système de santé cohérent, ou qu'ils n'ont plus les moyens d'assurer les fondamentaux de notre société, mais qu'ils ont juste les moyens de laisser circuler les capitaux pour que les uns s'enrichissent et que les autres crèvent. On fait des procès pour plein de choses, pour antisémitisme, pour homophobie, mais on laisse se développer un climat où si tu es un peu gros, on te licencie parce que tu risques de donner une mauvaise image de la société dans laquelle tu travailles. Ça me touche de voir à quel point l'humanité fout le camp ! À quel point tout est devenu secondaire, tout semble convenu et accepté. On laisse faire, on ne s'insurge plus, on se résigne.
Sur Bon Chic Bon Genre, chaque morceau a une tonalité, un tempo ou des influences très différents. Est-ce une manière de dissocier la scène du studio ?
Oui, c'est vrai. La scène est quelque chose de très convulsif. Le public nous demande une énergie, qu'on transmet et qu'on partage immédiatement. On est obligés de "construire" notre set, de varier les ambiances en fonction de ça. En studio, tu n'es pas confronté à la même chose. Tu ne sais pas quel sera l'état d'esprit des gens quand ils écouteront le disque chez eux. Ou ce qu'ils en attendront. Quand tu fais un disque, tu enregistres des chansons qui te touchent toi, et qui correspondent à l'histoire que tu veux raconter. On ne cherche pas l'unité à tout prix.
Marcel et Son Orchestre est-il Bon Chic Bon Genre ?
Au départ, non. Mais comme on nous a tout pris, j'aime à dire que nous le sommes devenu. Tu as remarqué comme tout le monde a été punk dans sa jeunesse ? Tout le monde a été destroy, a vécu un passé sulfureux, a eu un look pas possible. Tous les chanteurs à la mode, les animateurs, les banquiers, etc. Comme si ça leur donnait une légitimité pour être devenus des cons. Est-ce que, parce que Cauet a animé une émission rap à une certaine époque, cela lui donne le droit d'être un con aujourd'hui ? C'est terrible tous ces mecs qui ont tous été mille fois plus rebelles que tout le monde (mais qui n'en apportent jamais la preuve d'ailleurs). Donc, nous, on est très bon chic bon genre ! Et puis, bon… BGBC, c'est aussi pour rappeler le message récurrent chez Marcel et Son orchestre : méfiez-vous des apparences ! J'espère qu'on a dépassé le stade où un mec bien porte forcément un costard cravate.
publiée dans le catazine Addictif #1 (avril 2009)










