Rancid aura mis plus de six ans à donner un successeur à Indestructible. C'est tout de même long, non ?
Matt Freeman (basse/chant) : Pas mal de choses se sont passées entre Indestructible et ce disque. On a tourné aux Etats-Unis à plusieurs reprises. Nous sommes aussi allés au Japon, en Angleterre, en Europe. Puis, Brett Reed (batteur) a quitté le groupe, j'ai eu deux enfants, Lars en a eu un, Tim a passé du temps en Espagne. On a aussi démarré d'autres projets, Tim a joué avec les Transplants, puis pour son album solo, Lars avec les Bastards, j'ai tourné avec Social Distortion. On a eu envie d'autres expériences. Ce n'est pas comme si on avait passé six ans dans le canapé à mater la télé.
Après tant d'années passées ensemble, aviez-vous besoin d'aller voir ailleurs ?
Peut-être. Mais ce n'est pas comme si nous avions splitté. D'autant plus que nous sommes tous impliqués dans les projets des uns des autres. Tim et Lars ont écrit Viking des Bastards, j'ai joué sur le disque des Transplants ainsi qu'en live avec eux. On se parle tous les jours. On est constamment en contact. Un soir de tournée avec Social Distortion, alors que l'on jouait à Los Angeles, ma femme enceinte a eu ses contractions. Et c'est Tim qui est venu me chercher pour que l'on roule cinq heures jusqu'à la Bay Area (banlieue de San Francisco — ndr) où j'habite. Nous sommes soudés et créatifs ensemble. Mais pour répondre à ta question, toutes ces collaborations rendent Rancid meilleur.
Qu'est-ce qui a provoqué le départ de Brett ? D'ici, on perçoit Rancid comme une fratrie que l'on ne quitte jamais.
C'est le cas. Du moins c'est ainsi qu'on le perçoit. Mais être dans un groupe est un travail exigeant. C'est un style de vie. Un groupe dicte ta vie. Brett a décidé qu'il voulait changer. On ne pouvait que respecter sa décision. Même si on ne l'approuvait pas. Le remplacer n'a pas été aisé. Il est difficile pour un batteur de récupérer le répertoire d'un groupe qui a autant d'années de carrière et de se l'approprier. Mais on a travaillé dur. Au final, Branden (ex-The Used) est parvenu à poser sa patte.
Branden, comment était-ce d'intégrer Rancid ? As-tu eu droit à un bizutage ?
Branden (batterie) : Oui, ils m'ont coincé dans une impasse et tabassé (rires) ! Non, ils ont été très accueillants et m'ont vraiment soutenu. J'étais assez anxieux, mais ils ont su me faire confiance. Tim m'a appelé cinq jours après une tournée anglaise pour me dire que Brett quittait le groupe et qu'il leur fallait un batteur. J'ai appris 25 chansons en deux jours, je suis allé à Los Angeles chez lui, on a répété deux fois et j'étais pris.
Matt : On connaissait Branden depuis quelques années. On avait côtoyé The Used sur le Warped Tour en 2003 pendant huit semaines. On savait qu'il était très bon batteur, qu'il connaissait la réalité d'un groupe en tournée et qu'il était fan de Rancid. Quand on l'a contacté, on n'avait pas de solution alternative. On ne se voyait pas faire passer des auditions. Cela ne nous aurait pas ressemblé.
Let The Dominoes Fall est très positif et entraînant. Plus léger et moins sombre que vos deux disques précédents.
Branden : Rancid traverse une période faste. Nous sommes tous heureux d'être dans ce groupe et du coup nous sommes plein d'énergie. En tant qu'artiste, pouvoir enregistrer un disque est une chance. Ce n'est pas quelque chose que l'on fait tous les jours. Et puis le contexte était génial. À savoir bosser avec Brett Gurewitz dans le Skywalker Ranch de Georges Lucas. Pour moi, c'était une manière géniale de démarrer mon aventure avec Rancid.
photo © Rachel Tejada
Brett Gurewitz (Bad Religion, boss d'Epitaph) vous accompagne à chaque fois en studio. Est-il devenu une part indissociable du son Rancid?
Matt : Oui, je le pense. Il a été impliqué d'une manière ou d'une autre dans chacun de nos disques. Il possède une superbe écoute et fait partie d'un des meilleurs groupes punk rock de l'histoire, il a créé Epitaph et nous connaît depuis tant d'années qu'il sait tirer le meilleur de nous. C'est quelqu'un de très positif et enthousiaste. Enregistrer avec lui est fun. Et puis, il est vraiment doué en studio. Quant tu regardes son parcours, il y a de quoi être impressionné… En démarrant par Suffer de Bad Religion, l'une des références absolues question punk rock.
Vous avez enregistré au Skywalker Ranch de George Lucas. Pourquoi là-bas ?
C'était l'idée de Brett. Il s'y connaît. Le studio est situé à 45 minutes de chez nous en Californie du Nord. L'entreprise Lucas et Star Wars sont une grosse part de l'histoire de la Bay Area. Quant Brett nous a suggéré l'idée d'y aller, on s'est dit pourquoi pas. Brett est un obsédé de Star Wars. Sa proposition n'était pas innocente (rires).
Ce nouveau disque contient 19 titres. Vous avez toujours enregistré des albums riches en chansons. Rancid n'a jamais connu la panne d'inspiration ?
Ce disque a été écrit à quatre. On s'est assis dans une pièce une semaine par mois pendant trois mois, chacun avec une guitare et on s'est échangé les idées. En studio, après les sessions de la journée, on se retrouvait autour d'une guitare et d'autres morceaux sont venus. On les enregistrait le soir avec un micro et on les faisait écouter le lendemain à Brett. Le problème de Rancid n'a jamais été d'écrire des chansons, mais de choisir lesquelles mettre sur le disque.
Les disques de Rancid ont-ils toujours été aussi faciles à enregistrer ?
Chaque disque correspond à une époque de notre vie. Les trois premiers ont été enregistrés dans un laps de temps de deux ans et demi. On ne s'arrêtait jamais. Life Won't Wait a été un peu plus difficile à mettre en place. On a mis du temps avant de retourner en studio. Rancid V a été différent. Je ne crois pas que l'on ait eu des disques difficiles à enregistrer. C'est plutôt la manière de les faire qui varie.
Il y a un an, vous avez donné quelques concerts acoustiques. Qu'en avez-vous retiré ?
On joue tout le temps acoustique. Entre nous, avec des potes, en composant. Ces concerts étaient l'occasion de partager avec quelques fans ce que l'on faisait entre nous depuis longtemps. Mais c'était une bonne expérience. J'espère que l'on aura d'autres occasions de la sorte.
Matt, tu connais Tim depuis que tu es gosse. Comment décrirais-tu votre relation ?
C'est mon frère. Il est le parrain d'un de mes enfants. Je ferais tout pour lui. On s'est rencontrés à cinq ans, en 1971. On a grandi dans la même ville, on est allés au même lycée, on a découvert les mêmes disques en même temps. J'ai eu de la chance de pouvoir grandir avec lui.
L'endroit où vous avez grandi a vraiment marqué Rancid. Les références à l'East Bay reviennent souvent. Il y a d'ailleurs à nouveau une chanson qui lui est consacrée sur le disque…
Oui. "East Bay Night" est une des dernières chansons que l'on a écrites. On était déjà en studio quand l'idée est venue. Cela nous arrive fréquemment. Le studio est un endroit qui inspire. "Ruby Soho" sur And Out Comes The Wolves avait aussi été écrite à la dernière minute. "East Bay Night" est vraiment un titre punk avec un côté Operation Ivy. C'est un hommage à l'East Bay. C'est là que l'on a découvert le punk, et nos parents vivent encore dans les maisons de notre enfance. Il est important de rester proche de ses racines.
As-tu été surpris par le culte qui entoure désormais Operation Ivy (groupe dans lequel jouaient Matt et Tim de 87 à 89, devenu depuis la référence californienne du ska punk)?
J'ai toujours su qu'Operation Ivy avait été un bon groupe, mais je n'aurais jamais pensé que l'on aurait autant compté et marqué. Je croise des mômes de quinze ans qui n'étaient même pas nés à l'époque et qui m'en parlent avec ferveur. C'est dingue.
Energy a été réédité par Hellcat il y a peu. Vous n'avez pas eu envie de refaire quelques concerts pour l'occasion ?
On en a parlé, mais on préfère tous avancer plutôt que raviver le passé. Ce disque a vingt ans. Le vinyle est paru en 1989 et le groupe a splitté il y a vingt ans. J'avais 22 ans à l'époque. Ce groupe a eu son temps. Je n'ai pas envie de ternir son souvenir. On a Rancid qui, pour Tim et moi, représente qui nous sommes aujourd'hui et les autres ont d'autres projets. La réponse est donc non.
Indestructible a été distribué par Warner, ce qui était la première collaboration de Rancid avec une major. Cette expérience a-t-elle été positive ?
Indestructible est avant tout un disque avec Brett Gurewitz. C'était son idée qu'il soit distribué par une plus grosse structure. Cela a été ce que cela a été et maintenant on est 100% Hellcat/Epitaph. On n'a jamais quitté Epitaph d'ailleurs, contrairement à ce qui a été dit.
Qu'est-ce qui a le plus changé dans Rancid en 19 ans ?
On est plus vieux. Pas moins énervés, mais plus réfléchis. Ce qui me surprend le plus c'est que nous soyons toujours en train de jouer dans le même groupe. On est les meilleurs amis depuis deux décennies. Que l'on ait pu conserver l'intérêt des gens aussi longtemps est dingue. Voir que Green Day, Bad Religion, NOFX sont aussi encore là me rend fier de faire partie de cette scène.
Matt, on t'a diagnostiqué un cancer des poumons il y a trois ans. Qu'en est-il aujourd'hui ?
On m'a diagnostiqué un cancer après la découverte d'une excroissance dans mes poumons. De plus, j'étais un gros fumeur depuis des années. On m'a opéré, ils m'ont enlevé la tumeur qui s'est avéré non cancéreuse. En résumé, j'ai d'abord eu un mauvais médecin avant d'en trouver un compétent. Malheureusement, pendant six/sept mois, j'ai eu un traitement en croyant que j'avais le cancer. Je peux te dire que je n'ai jamais eu autant peur de ma vie. J'ai reçu des quantités de lettres, de mails de soutien de la part de fans. Et quand j'étais au plus mal, avec des tubes dans la gorge, ce soutien m'a été incroyablement bénéfique. Je ne suis pas superstitieux, mais je sais que ce geste des fans m'a aidé psychologiquement et a aussi aidé ma famille à surmonter cette épreuve. Je tiens vraiment par cette interview a remercié tous ceux qui m'ont écrit. Merci encore.










