Comment avez-vous abordé Pawn Shop ?
Mathieu : On essaye toujours de ne pas refaire ce qu'on a déjà fait. On tente toujours d'explorer de nouvelles perspectives musicales. Vu de l'intérieur, ce n'est jamais une révolution, plutôt une extension de ce que nous sommes, mais vu du public, la direction que l'on prend peut surprendre… Car finalement, pour chaque nouvel album, on repart de zéro, c'est-à-dire avec l'intention de ne pas faire du Zenzile typique. On a néanmoins voulu Pawn Shop moins "éclaté" que le précédent ; resserrer le propos tout en voulant retrouver les racines dub de nos débuts mais avec la synthèse de tout ce que nous avions fait jusqu'à présent. Ce qui se traduit par 10 morceaux qui se tiennent en trois quart d'heure. Avec huit morceaux chantés sur dix, cinq par Jamika (Ajalon, chanteuse régulière chez Zenzile — ndr) et trois par Dave (K. Alderman, du groupe Warehouse — ndr). Sur Living In Monochrome, il y en avait beaucoup de chanteurs différents, c'était lourd pour donner une homogénéité au disque.
Le disque sonne effectivement plus homogène, et plus groove surtout…
On n'a pas renié le côté rock de Living In Monochrome, mais on ne s'est pas dit non plus "on va faire un disque à l'ancienne". On a bossé pendant trois mois dessus, on a dégrossi toutes nos idées… On est parti de 18 morceaux, on en a gardé 8 seulement pour le disque, alors que sur Living In Monochrome, des 18 morceaux initiaux, 14 s'étaient retrouvés sur le disque. C'est ce que j'appelle "resserrer le propos". On a voulu retrouver l'esprit vinylique du truc. Sur les deux faces d'un LP, tu ne peux pas mettre plus de 40 minutes de musique. Beaucoup de trucs qu'on aime sont des vinyles et ce ne sont jamais des disques à rallonge. Pour Pawn Shop, notre volonté était de faire moins de morceaux, mais que l'ensemble soit équilibré. Que le disque soit plus digeste à écouter. Dans ce sens-là, on s'est peut-être mis pour la première fois à la place de l'auditeur.
Est-ce que cette évolution musicale est due au fait que le dub est une musique expérimentale par essence ou simplement à votre volonté de ne pas vous laisser enfermer dans le créneau ?
Intrinsèquement, le dub comporte la notion d'évolution de par sa vocation expérimentale. Mais le dub répond aussi à des canons bien précis que tu ne peux pas omettre. Je pense que pour nous, c'est l'équilibre qui compte. Notre changement est progressif, il est compréhensible pour nous, mais pour notre public, il l'est peut-être moins. Ou en tout cas, il peut lui apparaître radical, alors que pour nous il est progressif, instinctif, inconscient. Disons qu'on essaie de garder une approche dub dans la production, mais on ne veut pas se laisser enfermer dans cette étiquette. On ne renie absolument pas la scène dub dont on estime encore faire partie, mais de la même manière qu'on prend du plaisir à jouer des vieux morceaux dub, on a aussi envie d'aller plus loin. C'est juste une envie de musicien. Simplement. Mais pour répondre à ta question oui, on a tous eu peur d'être enfermé dans un style, et d'être obligé de faire toujours la même chose.
Sortir du dub, même un peu, vous fait-il perdre du public ?
Avec Living In Monochrome, on a peut-être perdu des fans, mais nous sommes un groupe, nous faisons avant tout ce dont nous avons envie. Les gens nous suivent ou pas. C'est encore une des rares libertés dont on dispose (rires). Et puis, on n'est pas bombardé d'obligations pour conserver notre public. Ce qui est intéressant dans le public de Zenzile, c'est qu'il est composé de fans de reggae, de fans de rock, de hardcoreux, etc… On aime bien avoir un public qui nous ressemble, c'est-à-dire qui n'a pas d'œillères. Cela dit, il me semble qu'on a pris nos distances avec le dub dès le début, car on a fait le dub à notre manière. D'ailleurs, toute la scène française est composée de groupes comme nous. C'est une génération spontanée qui est apparue au bon endroit et au bon moment sans autre envie que de faire du dub à sa manière. Personne ne s'est concerté. Isolé à Angers, on pensait être le seul groupe à avoir cette envie, et puis, on a découvert qu'à Bordeaux, il y avait Improvisation Dub, que Hightone n'était pas loin de chez nous aussi. La particularité de la scène dub française, c'est d'avoir utilisé un background rock, et de jouer du dub avec des instruments, pour en faire quelque chose d'organique. Forcément, on sortait du carcan dub dès le début. Et notre public ne pouvait être que "volatile".
Sur Pawn Shop, il y a beaucoup plus de chant. De quoi parlent les textes ?
C'est délicat pour moi d'en parler. On laisse ce taf, chant et composition, aux chanteurs avec lesquels on collabore, Jamika et Dave. Chaque texte émane de son interprète. Jamika est américaine, Dave anglais, ils chantent donc en anglais, ce qui nous convient parfaitement. Chacun a son propre univers. Pour schématiser, Jamika est observatrice alors que Dave est introspectif. Dave a une manière d'écrire qui est "rock", donc plus cynique, avec l'emploi de slogans ou de phrases courtes, il s'exprime souvent par ellipse. Il est aussi plus loufoque. Jamika aborde plus de choses personnelles avec des commentaires et des avis sociaux. Elle parle de sa position de femme, de black et d'étrangère dans un pays. C'est aussi ce contraste qui nous intéresse.
Le chant en français est-il proscrit dans Zenzile ?
Non, pas du tout ! On a toujours bossé avec des chanteurs/ses parce que nous, on ne se sent pas de franchir le pas du chant, même si certains d'entre nous ont pu se coller dans le passé. Mais on n'a pas encore trouvé de texte en français qui corresponde à ce qu'on désire… aussi bien en termes de sonorités que de contenu. Pour ma part, en ce qui concerne le français sur une tournure reggae, la barre a été placée très haute par Gainsbourg. C'est tellement typique et original que tu ne peux que copier ou parodier. Ses albums reggae sont des références dans le genre.
Comment avez-vous abordé la sortie du nouvel album dans la situation actuelle du marché ?
Bah, à chaque nouvel album, on change de label, de tourneur… alors on a l'habitude de s'adapter à des situations nouvelles (rires). La situation actuelle du disque entraîne forcément un nouveau mode de fonctionnement. Mais quelque part c'est plus sain pour nous. On investit moins, donc notre seuil de rentabilité est plus bas. Aussi, on ne vise pas un objectif de ventes démesuré, on vise la rentabilité, et après ça sera du bonus. On se donne les moyens d'enregistrer correctement le disque mais sans abuser, il n'y a pas de gaspillage. Comme on n'a pas les moyens de se payer un gros studio, on se débrouille… à l'ancienne : l'autogestion, la démerde, l'aide des copains, etc… On s'est tout de même demandé à un moment s'il n'était pas temps de passer au tout numérique, c'est-à-dire sortir Pawn Shop uniquement en fichier numérique. Mais ça nous faisait un peu chier. Sortir un disque uniquement sur internet, ça nous paraissait inconcevable (rires). Du coup, on va faire les deux, CD/Vinyle et numérique, on verra bien au final ce qu'il en ressort. Mais la question s'est posée, forcément, c'est une réalité à prendre en compte. Aujourd'hui, des gamins n'ont jamais acheté de disques ! Ils ont pris l'habitude de télécharger la musique gratos. Il n'y a pas à juger, c'est un fait. Et ce sera très dur pour revenir en arrière, même impossible.
N'est-ce pas plus gratifiant de s'investir pleinement dans son disque ?
Si, bien sûr. C'est quelque chose qu'on a toujours fait. Ça demande plus de travail, c'est certain, mais c'est aussi plus gratifiant. Car si ça ne fonctionne pas, tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même, et si ton disque marche, c'est très satisfaisant pour toi. Et puis, c'est intéressant que les musiciens sortent un peu de leurs coquilles de musiciens et se rendent compte qu'il faut aussi s'intéresser au business, même si personne n'aime ça.
Les disques se vendent moins, donc les groupes doivent donner plus de concerts. C'est vrai pour Zenzile ?
Pas forcément. En termes de fréquentation et de demandes, ça n'augmente pas. Le piège de la baisse des ventes de disques, c'est de foncer sur les concerts, d'en faire plus que de raison, d'être contraint de tourner pour vivre. A force, tu uses la machine. Et tu épuises aussi le public et les organisations. Nous, on a toujours préféré prendre notre temps pour faire un disque, l'enregistrer, puis tourner pour le défendre. La musique est une activité, certes rémunératrice, mais elle ne doit pas devenir un travail, avec ce que ça inclue d'aliénant. Le fait est que, oui, tout cela s'est précarisé à nouveau. Il y a un temps d'arrêt, tout le monde regarde ce qui se passe, de nouvelles générations sont apparues avec de nouvelles attentes et de nouvelles envies. Les goûts ont également changé. La situation s'est durcie pour les groupes, les labels, les structures. Mais ça ne peut que renforcer ta motivation à te sortir les doigts du cul. Et dans le cas de Zenzile, ce n'est pas parce qu'on vendra moins de disques ou qu'il y aura moins de gens à nos concerts qu'on aura l'impression de régresser. On régressera seulement s'il n'y a pas plus de passion dans notre musique, si on ne s'y retrouve plus, si on rabâche et bien sûr si on ne s'entend plus.
Propos recueillis par Frank Frejnik










