"Supporter la scène hardcore, ce n'est plus acheter des CD, c'est aller aux concerts", c'est pas un peu extrême ?
Je vois ce que tu veux dire par extrême, mais je ne pense pas en fait… J’aurais envie de te dire que pour moi, de tout temps dans le hardcore, la première chose à faire pour supporter la scène est de toute façon d’aller aux concerts. C’est là que la magie opère, qu’on rencontre les gens, qu’on prend des baffes bien plus importantes que tout ce qui peut nous faire kiffer en album, etc. Mais parfois, on voit des trucs un peu chelous. Par exemple : des gens qui clament haut et fort que le hardcore, c’est leur vie et qu’on voit jamais aux concerts. Ça fait un peu bizarre. Ou alors des Toulousains (on est de Toulouse pour rappel ;-) qui vont se bouger le cul pour aller voir des groupes ricains à Barcelone et qui vont passer à côté de concerts mortels dans leur propre ville... Forcément, on peut pas être là non plus à TOUS les concerts, mais y’a un juste milieu. Après chacun se le gère en fonction de sa vie privée, de son taf, de son emploi du temps, etc. Je ne veux jeter la pierre à personne, nous les premiers on va à moins de concerts que quand on était étudiants par exemple, mais on continue à être tout de même assidus.
Concernant le fait d’acheter des CD, il ne faut pas se voiler la face : aujourd’hui n’importe qui peut choper en deux secondes les albums de n’importe quel groupe, et de plus en plus avant la sortie officielle. Partant de ce constat au moment de sortir notre album précédent Catharsis, deux choix se sont offerts à nous : soit sortir notre album de façon "traditionnelle" c'est-à-dire sous la forme de sortie physique en CD (avec un label ou en autoprod), ou alors zapper complètement tout ça et le sortir sous forme numérique et surtout gratuite. Pourquoi gratuite ? Parce qu’on sait pertinemment qu’il est extrêmement simple de se le procurer gratuitement en download — j'entends illégalement —donc on a pris le parti d’officialiser la gratuité nous-mêmes. Comme ça, même pas besoin de misérer à chercher un lien quelconque ou à lancer un logiciel de partage de fichiers. Il suffit d’aller sur notre site et le téléchargement est à dispo, qui plus est avec la pochette et des fichiers audio de bonne qualité, histoire que l’encodage respecte le plus possible notre taf de studio.
Quel constat tirez-vous de ce choix quelques mois après ?
En fait, notre dernier EP est donc la seconde sortie que l’on fait sous forme de téléchargement gratuit (si on considère que les 2 actes de Catharsis sont deux parties d’un seul et même album). Honnêtement, je te mentirais si je te disais qu’on ne s’était pas posé quelques questions à l’époque de Catharsis. Le fait de faire une sortie numérique et gratuite avait été mis sur le tapis avant même l’enregistrement, et à ce moment là on n'était pas vraiment tous d’accords. Ensuite, l’idée a fait son chemin, il y a eu la sortie des deux actes de Catharsis sous cette forme et lors de la sortie de notre dernier EP on ne s’est pas posé la question une seule seconde. Pour nous c’était une évidence de continuer de la sorte, c’est vraiment quelque chose de naturel et dans lequel on se reconnaît. Donc à partir de là, aucune hésitation. Ce que je veux dire, c’est que je comprends parfaitement que certains groupes ne se reconnaissent pas dans ce type de démarche. On n'a pas la prétention d’avoir découvert LA solution miracle. C’est juste que ça colle bien avec notre état d’esprit, donc c’est comme ça qu’on continue de procéder. Après, il n’y a pas une seule et unique manière de diffuser sa musique (encore heureux !) et justement grâce à la technologie, on a aujourd’hui de plus en plus d’alternatives. Il n’y a pas non plus de solution meilleure ou moins bonne en soi. Il y a une façon qui te correspond plus que les autres, et à ce moment là il faut foncer dans cette direction. Pour nous, tout part d’un constat simple : de toutes façons on sait qu’on ne se remboursera jamais les frais de studio grâce à la vente de disques (car le fait de mettre nos enregistrement en téléchargement gratuit n’est pas un prétexte pour ne faire aucun effort au niveau du son. Il suffit d’écouter le son de Catharsis et l’évolution notable sur "You Should Have Cared" pour s’en rendre compte). A partir de là on voulait que le plus de personnes possible puissent écouter facilement notre musique et c’est pour ça qu’on a opté pour l’option téléchargement gratuit. Le but est clair et affiché : essayer de se faire connaître un peu plus pour aller faire toujours et encore plus de dates car c’est vraiment ça qui nous fait kiffer au final. Faire des ventes en soi, même s’il y a un côté gratifiant et même si on roule pas sur l’or, est loin d’être notre objectif premier. Mais si vous voulez nous soutenir financièrement on accepte toute forme de don — ahahaha — ou alors vous pouvez aller jeter un coup d’œil à notre merch ;-)
Quels retours, positifs ou négatifs, avez-vous reçu ?
On a eu beaucoup de retours positifs donc ça c’est vraiment cool. Les seuls négatifs concernent ceux qui sont amoureux de l’objet en lui-même. C’est d’ailleurs pour ça que pour "You Should Have Cared" on propose également une version CD de cet EP pour 3 euros en commande et en vente aux concerts. Mais la version gratuite en ligne est bien entendu toujours disponible.
Avez-vous vu plus de monde à vos concerts depuis ce partage de vos disques ?
On n'a pas encore vraiment eu le temps de jauger le monde en plus au concert car on a dû faire face à un changement de batteur qui nous a pris un peu de temps. Mais tout est rentré dans l’ordre désormais. Et d’ailleurs lors de notre premier concert avec lui, même si on pas senti d’influence sur l’affluence, on a clairement vu que pas mal de gens dans le public connaissaient les morceaux et les paroles. C’était plutôt cool, ça nous a fait bien plaisir et ça nous a permis de bien kiffer avec eux… Et puis si on a de plus de monde pour les prochains concert on s’en plaindra pas.
Dans votre argumentaire, vous abordez aussi le problème de l'argent — ou plutôt du manque d'argent — qui pénalise les groupes, les labels et le public. La gratuité est-elle vraiment la solution ?
Je t’avouerai que j’aimerais beaucoup l’avoir la solution ! Autant d’un côté on va clairement revendiquer notre côté DIY et on en est assez fiers (on a la chance de pouvoir faire en interne tout le côté graphique, des vidéos, le design des shirts, des pochettes etc. donc on s’en prive pas), autant d’un autre côté y’a des jours où on trouve ça fatiguant d’avoir encore besoin de mettre des ronds de notre poche pour pouvoir aller jouer à certains endroits (heureusement c’est pas toujours le cas, on arrive à s’en sortir aussi mais le peu qu’on gagne est directement et systématiquement réinvesti dans le groupe quoiqu’il arrive). On a beau dire, on a beau faire, à moment donné l’argent devient forcément "problématique". J’entends par là qu’il faut bien payer de l’essence pour faire la route pour jouer et que ça se fait pas par opération du Saint Esprit. Après, pour nous, le hardcore doit rester une musique accessible dans le sens où on peut pas abuser sur le prix d’entrée d’un concert, sur le prix d’un t-shirt ou d’un disque. De toutes façons, si on abuse, c’est pas compliqué, ça ne marchera pas. Donc la gratuité est-elle la solution ? Non, c’est juste notre façon de faire et encore une fois, chacun voit midi à sa porte…
www.8control.com

Au printemps dernier, ce groupe hardcore toulousain annonçait que son nouvel EP "You Should Have Cared" serait disponible uniquement en téléchargement gratos. Idem pour ses précédents disques et albums. Et le combo d'expliquer qu'aujourd'hui, "supporter la scène hardcore, ce n'est plus acheter des CD, mais aller aux concerts." On lui a demandé ce qui l'a décidé à adopter une telle démarche, et si celle-ci fonctionnait.









