"Kevin K est un vétéran. Il n'a pas fait la guerre du Vietnam, mais on peut dire qu'il revient de loin. Car il peut y avoir bien pire qu'une meute de vietcongs en embuscade dans les rizières. L'enfer du rock'n'roll, par exemple". C'est cet "enfer", qu'il aime par dessus tout, qu'il raconte dans How To Become A Sucessful Loser, une biographie publiée en France grâce au label Kicking Records… Le guitariste-chanteur revient ainsi sur sa découverte du rock, ses premiers groupes (Lone Cowboys, New Toys, Road Vultures), se souvient de ses concerts et de ses rencontres avec Stiv Bators, Johnny Thunders, Nikki Sudden, les Ramones, s'amuse à expliquer ses textes ou tout simplement sa vie. C'est forcément cru et personnel, mais follement passionnant. Pour accompagner ces 270 pages résolument rock'n'roll, une compilation CD de 24 titres est glissé dans la couverture. Après ça, Kevin K ne sera plus un inconnu pour vous. Et plus encore après avoir lu cette interview faite en octobre dernier lors de la tournée française promotionnelle de son dernier album, Deutschland.
J’ai lu que tu avais commencé en 1978.
Kevin K : Heu… oui, j’ai d’abord commencé à jouer au lycée quand j’étais gamin, puis en 1978 j'ai débarqué à New York avec mon frère. A la base, nous sommes originaires de Bufallo dans le nord de l’état de New York. Nous avons déménagé à Manhattan quand j’avais 19 ans.
Tu as débuté comme batteur, c'est ça ?
Oui, j’ai commencé en jouant de la batterie quand j’étais ado, parce que mon frère a toujours joué de la guitare et nous ne trouvions jamais de bon batteur. Alors j’ai pris des leçons de batterie et je suis devenu batteur. J’étais assez bon, solide, je jouais comme Jerry Nolan, un bon style direct et sans fioritures. Pendant des années, à New York, on ne trouvait pas non plus de bon batteur, jusqu’en 1986 où nous en avons finalement trouvé un, et c'est là que j’ai pris la guitare. Parce que je jouais aussi de la guitare depuis l’enfance, mais sur scène je jouais de la batterie.
Ce n’était pas ta vocation d’être batteur ?
Non, pas vraiment, mes articulations enflaient à cause des coups de baguettes que je me donnais par erreur et je me suis cassé les pouces en rangeant ma batterie. Ce n’était pas très marrant, alors j’ai laissé tomber et j’en suis heureux, parce que porter une guitare c’est plus facile. Un jour j’arrêterai la guitare pour chanter seulement, comme ça je n'aurai qu'un micro, mon sac à porter et c’est tout !
Pourrais-tu nous parler de ton frère Alan, il semble que tu avais des liens très étroits avec lui ?
Il était très important dans ma vie, nous avons toujours fait des choses ensemble quand on était gamins, on était à la même école et quand nous sommes partis à New York, on a toujours habité ensemble et on a joué dans des groupes ensemble. C’était plus qu'un partenaire, on écrivait les chansons ensemble, il chantait avec une voix assez grave et je faisais les harmonies. Il était toujours là, et c’était assez unique parce qu’à New York il n’y avait pas d’autres frères qui faisaient équipe, il n’y avait pas deux frères qui jouaient dans le même groupe. C’est certainement la raison pour laquelle, même aujourd’hui, quand j’écris une chanson, je pense à lui, je me demande : "qu’aurait fait Alan ?" "Comment aurait-il joué cette partie de guitare ?" Parce qu’il avait son propre style de jeu. "Comment j’aurais fait les harmonies vocales s’il avait chanté cette chanson ?" Alors dans un sens il est toujours dans mes chansons aujourd’hui, même s’il n’est plus là. Il est resté une source d’inspiration pour moi.
Comment es-tu arrivé au rock’n’roll, es-tu d’une famille de musiciens ?
Mon père joue de l’harmonica et ma mère chantait à la chorale de l’église et c’est tout pour eux, mais ils étaient vraiment bons parce que quand on étais gamins, à la base je jouais au hockey, mais je n’ai pas beaucoup grandi, j’ai toujours été un petit format, alors quand je patinais il y avait toujours six ou dix gars qui me frappaient au visage avec leur crosse et je souffrais de traumatismes, j’ai eu des dents cassées, c’était un peu trop pour moi. Quand j’avais treize ou quatorze ans, Elvis Presley a fait un come back dans une émission de télé, alors mon père a dit : "vous devriez regarder ce gars Elvis Presley, c’est vraiment un bon chanteur et un sacré rocker". Moi je connaissais seulement Chuck Berry et les Rolling Stones par la radio. On a allumé la télé et il y avait Elvis qui chantait et toutes les filles qui hurlaient, tout le monde devenait dingue et j’ai pensé que c’était bien mieux que de se faire blesser en jouant au hockey pour impressionner les filles. Tout ce qu’on avait à faire c’était de choper une guitare et laisser pousser nos cheveux… Mes parents nous ont fait aussi découvrir le concert des Beatles chez Ed Sullivan en 1964/65 et on a vu que c’était la même chose, toutes ces filles qui leur lançaient leurs culottes et tout ça… Ça nous a paru un bon boulot à faire. On a aussi vu les Rolling Stones à la télé. Mon frère a dit : "je vais prendre des leçons de guitare", et j’ai pris des cours de batterie. Et au bout de deux ou trois ans, nous étions le plus gros groupe du lycée, on jouait à toutes les fêtes, et on est devenus célèbres pour ça. On a signé dans une agence de booking quand j’avais seulement 18 ans. Du coup on faisait la première partie de tous les groupes qui passaient à Buffalo. Et tous ces groupes nous disaient : "vous devriez aller à New York parce qu’il y a beaucoup plus d’opportunités là-bas, plus d’endroits pour jouer et plus de groupes avec qui jouer." Voilà pourquoi on est partis à New York.
Et à New York vous avez joué au fameux CBGB ?
Oh oui ! A peu prés 50 fois. La première fois, c’était en 1981. La dernière en 2003.
Tu penses qu’il y avait une ambiance spéciale là-bas ?
Oui, j’adorais l’endroit, on ne savait jamais à quoi s’attendre. Par exemple, la toute première fois qu’on y a joué, on avait garé la voiture devant le club, et à cette époque-là c’était un endroit assez dangereux, il fallait toujours quelqu’un dans la voiture quand tu déchargeais le matos pour éviter les vols. Et la première fois qu’on joué, le gars qui surveillait le matos, assis sur une chaise prés de la scène, c’était Richard Hell ! Pour moi, c’était parfait, c’était comme chanter dans un bouquin, tu vois ce que je veux dire ? Il y avait toujours des gens connus au GBGB, des journalistes, des photographes. C’était toujours un endroit excitant avec une atmosphère sympa, on pouvait boire pour pas cher, jusqu'à 4 heures du matin, on pouvait faire tout ce qu’on voulait et on adorait ça !
On habitait à un block du CBGB, alors n’importe quel jour de la semaine, si on ne pouvait pas dormir, on enfilait nos chaussures et on descendait y boire un coup. C’est probablement l’endroit ou j’ai préféré jouer de toute ma vie.
Tu pourrais nous parler de Johnny Thunders. On te compare souvent à lui.
Oui, je sais, on me dit ça tout le temps. Je ne peux pas cacher le fait que je sois influencé par Johnny Thunders. Beaucoup de mes chansons sont écrites dans son style, mais je pense que c’était plus qu’un musicien, il avait le sens du spectacle, on ne trouve plus ce genre de type. Maintenant il y a de bons musiciens, de bons chanteurs, mais ils n‘ont pas ce sens du spectacle. Johnny Thunders, ce n’était pas seulement de la musique, c’était aussi ses fringues, son look, ses cheveux… Avec lui, on ne savait pas à quoi s’attendre, s’il serait défoncé ou s’il ferait un concert excellent, c’était toujours un évènement quand il jouait et c’est ce que j’aimais chez lui. C’est un peu ce j’essaye de faire dans mon spectacle, on essaye d’en faire un peu plus que juste moi chantant mes chansons, j’essaye de renouer avec l’esprit new yorkais des années 80.
Parlons de ton album Deutschland, il y a quelque chose de spécial en Allemagne pour toi ?
J’adore l’Allemagne, j’adore Berlin, c’est certainement ma ville favorite. J’ai toujours aimé le son des albums d’Iggy Pop et de David Bowie, vous savez, The Idiot et Lust For Life. Lorsque ces albums sont sortis en 76/77, j’ai adoré le son de ces disques. Pour moi, ils ont capturé le son de Berlin, plus qu’aucun disque que j’ai écouté. Comme le L.A.M.F de Johnny Thunders a vraiment capturé un son new yorkais, même s’il a été enregistré à Londres. Ces deux disques qu’Iggy pop à fait à Berlin, j’adore leur son. Alors avec mon bassiste, Ritchie Buzz qui apprécie autant que moi cette période, quand on va à Berlin, c’est toujours nos concerts préférés, je ne sais pas pourquoi. Ça fait cinq ans qu’on parle de faire Deutschland. On s’est dit faisons un album vraiment différent du Kevin K "classique". Au lieu qu’il y ait que des guitares, il y a des claviers dans Deutschland et pleins de trucs différents. C’est peut-être mon disque le plus "atmosphérique" et avec un concept. Je ne fais pas de disque concept d’habitude, juste des chansons de rock’n’roll.
C’était bon pour moi et Richie. Car c’était la première fois que je travaillais avec quelqu’un depuis la mort de mon frère. Alors ça m’a vraiment aidé et fait réfléchir. Ça m'a permis d'écrire de meilleurs textes, de meilleures mélodies, etc. Je suis fier de ce disque et toi tu l’aimes ?
Oui, mais j’ai noté quelque chose d’étrange, l’énorme son de synthé dans l’intro…
Au début du disque ? Je voulais, dés le début, le son des disques de David Bowie et Iggy Pop. On a utilisé ce son des premiers synthés de 1976/77, maintenant tout est généré par ordinateur, alors c’est dur de trouver ce son. On a commencé le disque avec ce son pour que les gens retrouvent immédiatement l'ambiance des disques d’Iggy Pop.
Quelques mots au sujet de ton livre How to Become a Succesfull Loser.
Ce n’est pas comme une histoire sérieuse, cette une série de petites histoires.Pas seulement sur ma vie de musicien, mais aussi sur mon enfance, mes expériences à New York, la mort de mon frère, mes tournées en Europe, tous les gens que j’ai rencontrés dans ma vie. Quand Dee Dee Ramone a sorti ses deux livres, j’ai bien aimé sa façon d’écrire, ce sont des petites histoires amusantes. J’ai essayé d’écrire mon livre dans ce sens. J’ai mis les cent premières pages ensemble et je les ai envoyés à cette fille de Chicago qui m’a aidé à le sortir. Parce que j’ai mis dix ans à écrire ce bouquin, j’ai commencé à écrire ces nouvelles et je les ai trouvées pas mal, mais je voulais que quelqu’un qui ne me connaissait pas les lisent et donne son avis. J’ai rencontré cette fille à Chicago qui bosse dans une maison d’édition, je lui ai envoyés et elle m’a dit : "Kevin c’est super, ça pourrait faire un vrai bon livre amusant, finis le !"
C’est une sorte de journal intime ?
C’est un journal, mais c’est aussi une collection d’histoires personnelles. Nasty Sammy m’a aidé aussi pour ce livre, il m’a suggéré d’écrire sur mes tatouages, sur l’origine de mes guitares, il m’a donné quelques idées qui ont leur place dans ce livre. Au début, je pensais en faire un fanzine et finalement c’est devenu un livre. Et j’en suis vraiment fier, c’est la meilleure chose que j’ai faite de toute ma vie. Quand ils ont vu ce livre, mes parents n’y croyaient pas, ils étaient tellement impressionnés que j’ai écrit un livre. Tout le monde peut faire un CD maintenant, même les docteurs jouent de la guitare, n’importe qui peut faire un CD, mais publier un livre n’est pas à la portée de tout le monde. Je me sens un peu différent maintenant des gens qui ne sont que musiciens, j’aimerai être reconnu comme auteur.
Tu vas écrire un roman peut-être ?
Exactement, j’ai déjà commencé à écrire d’autres histoires que j’avais oubliées pour ce livre là. J’aimerais écrire encore plus, oui vraiment.










