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Posté le Mercredi, 10 Mars 2010

Jello Biafra interview

Jello Biafra

Figure incontournable du punk rock, Jello Biafra s’est fait musicalement plus ou moins discret selon les périodes. Néanmoins, à 51 ans, l’ex Dead Kennedys bande toujours aussi dur dès qu’il s’agit de mettre un grand coup de tatane dans l’establishment. Le voici à la tête de Jello Biafra and The Guantanamo School Of Medecine, qu’il décrit comme son premier véritable groupe depuis les DK. Explications.

Quel bilan tires-tu de ta première tournée européenne avec Guantanamo School Of Medecine?
Jello Biafra : Il y avait pas mal d'inconnues. Notamment savoir si on allait tous s'entendre. Ce qui fut le cas. L'autre test était de voir si mon corps d'homme de 51 ans me permettrait encore de faire un show tous les soirs sans rester figer comme un de ces vieillards du rock. J’ai toujours voulu offrir des shows, que moi-même en tant que fan de musique, j'aurais envie de voir. J’ai aussi remarqué que le public était enthousiaste à l’idée de découvrir nos nouvelles chansons. Personne ne nous a hurlé dessus pour n’entendre que du Dead Kennedys. Le bilan est donc positif.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de remonter un groupe ?
Je n'ai certainement pas fait les rencontres qu'il fallait. J'ai participé à des quantités de projets avec des gens que j'aime beaucoup comme Lard, D.O.A., NoMeansNo, Tumor Circus et les Melvins. Je me suis aussi investi dans les spoken words. Mais quand j'ai vu la reformation des Stooges pour les 60 ans d'Iggy Pop il y a deux ans, mon âge m'a frappé ! Merde j'allais avoir 50 ans. Si je voulais remonter un groupe, fallait pas que j'attende trop ! J'ai toujours écrit beaucoup de chansons qui n'ont jamais été enregistrées. Mais je n'ai jamais cherché à monter un groupe pour monter un groupe. Et quand je suis enfin sorti de ma cave, la plupart des musiciens avec qui je voulais travailler n'étaient plus là. Soit leurs groupes avaient percé, soit ils avaient des problèmes de drogues, soit ils avaient jeté l'éponge… J'ai vu toute une génération de groupes signer en major avec la promesse qu'ils seraient le prochain Nirvana, et ressortir de leur contrat blasés, écœurés et décidés à ne plus jamais jouer de musique.

Ces dernières années, tu as participé à de nombreux documentaires sur le punk. Pourquoi n’apparais-tu pas dans American Hardcore ?
J’ai refusé car l'auteur du livre a écrit des putains de conneries sur moi. Il affirme que j’ai dépensé l’argent des Dead Kennedys dans une BMW que j’ai laissée pourrir dans un champ. Cela m’a d’autant plus foutu en rogne que ce type manageait à l’époque un groupe à la Flipper appelé No Trend. Or j’avais été l'un des rares à les soutenir. Je leur avais trouvé des concerts avec les DK. Lors de leur venue à San Fransisco, ils étaient passés chez moi et lui était avec eux. Et il n’y avait pas de BMW dans mon garage ! Il y a toujours eu des conneries de dites sur cette époque. Avec le temps, tout le monde ne se souvient pas de la même manière des évènements. Il faut aussi rappeler que la drogue était partout. Du coup, les souvenirs peuvent être quelque peu transformés.

Parmi les groupes de l’époque, quels sont ceux qui t’ont le plus marqué ?
C’est vraiment dur à dire. J’en ai vu tant d’incroyables. Mais découvrir les Crucifucks ou les Butthole Surfers pour la première fois fut un choc. On n'avait jamais rien vu de pareil. C’était démentiel de voir des groupes oser un tel truc sur une scène publique. Ils ne cherchaient pas à être aimés. Les Germs, Negative Trend, Flipper et bien sûr les Dead Kennedys voulaient faire réagir, provoquer. À l'instar des Stooges. On voulait laisser une impression indélébile. Qu'importe si elle était négative.

On te sait collectionneur de disques punk français.
Je suis avant tout un fan de musique, un collectionneur de vinyles, un junkie du disque. J’aime par conséquent écouter toutes sortes de musiques. La plupart des Américains ne conçoivent pas d’écouter de la musique produite en dehors des Etats-Unis et de l’Angleterre. Je trouve cela au contraire super intéressant. J’ai sorti les Thugs il y a presque vingt ans. Il me semble qu’ils avaient envoyé une copie d’un 45 tours à Maximumrocknroll. Je l'avais récupérée. C’était une combinaison hypnotique sans pareil du Velvet Underground et des Buzzcocks. Les Thugs font partie de ces quelques groupes dont tu ne te lasses jamais, bien que toutes leurs chansons se ressemblent. Ils étaient les seuls à faire ce qu’ils faisaient.

Que retiendras-tu des années 2000 ?
À quel point l’administration Bush a fait du mal à notre planète et à quel point c’est écœurant et triste que le peuple américain l’ait laissé faire.

Crois-tu que ces années ont été pires que les années 80 sous Reagan ?
Oui. L’Amérique est un pays bien plus fasciste qu’à l’époque. Les Etats-Unis n’ont même pas de sécurité sociale, ni de réseau ferroviaire correct. On savait déjà à la fin des sixties, quand j’étais gamin, à quel point on était en train de polluer la planète et pourrir l’économie. Grâce à Reagan et à quelques autres, au lieu de chercher une solution, on a fermé les yeux et aujourd’hui la planète est un désastre que ni les générations des seventies, eighties, nineties ou 2000 n'ont cherché à enrayer.

Jello Biafra And The Guantanamo School Of Medecine

Où en es-tu dans le conflit qui t’oppose aux autres Dead Kennedys ?
Ils tournent avec d'autres chanteurs dans des festivals sous le nom DK juste pour récupérer de gros cachets. Je continue de recevoir des lettres de menace de leur manager. Ils planchent actuellement sur un documentaire dans l'esprit du Some Kind Of Monster de Metallica pour les 30 ans de la sortie de Fresh Fruit For Vegetables. Pas question que je participe à cette vision caricaturale de ce que nous avons été.

En tant que boss de label avec Alternative Tentacles, comment perçois-tu l'évolution du marché du disque ? Aux Etats-Unis, il semble ne plus y avoir de disquaires. Même les grandes chaînes comme Virgin et Tower Records ont fait faillite.
Vendre des disques est un cauchemar depuis des années. Il reste heureusement quelques disquaires indés. Il y a aussi la vente numérique et bien sûr la vente par correspondance. Les majors travaillent maintenant avec les supermarchés. Il ne peut y avoir pire comme alliance. Des groupes comme AC/DC et les Eagles ont signé des exclusivités avec Wallmart, le pire des supermarchés. Du coup, leurs millions de fans sont obligés d'y aller pour acheter leurs albums. Des actions comme celles-ci poussent à télécharger et à pirater. Spécialement quand l'économie est au plus mal. Mais le cartel des majors a trouvé une façon bien plus perverse de se faire de l'argent. Au lieu de donner envie aux gens d'acheter des disques en proposant des produits honnêtes, ils se lancent dans la chasse aux sorcières. L'autre jour une mère de famille divorcée s'est vue réclamer 200 000 dollars dans un procès pour piratage. Les majors se disent que si elles ne peuvent plus vendre de musique, elles peuvent toujours assigner en justice les gens. C'est en train de devenir un business.

Comment perçois-tu le téléchargement ?
Je suis partagé. À la fois, je comprends pourquoi les gens téléchargent. Ils ont déjà tant de mal à payer leurs factures. Mais le téléchargement a conduit de nombreux disquaires indépendants de qualité à fermer. Des labels underground en ont aussi souffert. Certains ont dû déposer le bilan. Alternative Tentacles ne fermera pas, du moins pas pour le moment, mais par contre, on constate que nos "petits groupes" splittent beaucoup plus rapidement. Ils n'arrivent pas à survivre entre des loyers exorbitants, parfois des prêts étudiants à rembourser et un groupe qui leur coûte de l'argent avec des fans qui leur disent "Vous êtes géniaux, j'ai téléchargé tous vos albums et je les ai copiés à mes potes". J'aimerais que ceux qui téléchargent le fassent avec les groupes de majors, qui de toute manière sont arnaqués. Il faut respecter les petits labels. Pour qu'un underground organisé perdure, il faut le soutenir. La différence, c'est comme voler à l'étalage dans un grand supermarché et voler dans une boutique de quartier.


Jello BiafraTu vois la crise du disque comme un mal mérité pour les majors ?
Oui. Elles en sont entièrement responsables. Il y a vingt ou trente ans, les majors étaient gérées par des fans de musique. Aujourd'hui, leurs dirigeants pourraient aussi bien faire vendre du shampoing ou des insecticides. Ils sont là pour vendre un produit, point barre.

L'artwork d'Audacity Of Hype, le premier album de The Guantanamo School Of Medecine, ressemble beaucoup à cette image mondialement connue d'Obama.
Le même artiste a conçu les deux. Avant d'être un terroriste de l'art, Shepard Fairey faisait, ado, du skateboard en écoutant les Dead Kennedys. Il avait travaillé sur la pochette d'un autre de mes projets, The No WTO Combo (avec Krist Novoselic de Nirvana, Kim Thayil de Soundgarden. Ce projet avait été créé pour les manifestations de Seattle en 1999 — ndr). Il était super content de participer à Guantanamo. Il m'a raconté que les Dead Kennedys ont été une grande influence dans ce qu'il est aujourd'hui. Inspirer des gens qui m'inspirent à leur tour est ma plus grande fierté. J'ai l'impression d'avoir accompli quelque chose de concret quand on me dit : "Tiens, voici mon groupe, mon film ou mon roman, les DK ont été une influence." C'est 100 000 fois plus plaisant que quand on me demande un autographe ou de signer un tatouage en me disant "Jello, tu es mon dieu" (rires) ! Ça, c'est plutôt embarrassant. Que Shepard Fairley réalise la pochette était d'autant plus une bonne idée que le nom du disque The Audacity Of Hype est un pastiche du livre Audacity Of Hope, écrit par Obama avant son élection.  

L'album de Guantanamo démarre par un titre anti Bush. Pourquoi maintenant ? N’est-ce pas tirer sur l’ambulance ?
On pensait que Bush parti, nos dirigeants seraient traduits en justice pour crime de guerre. Mais non. On nous dit que Bush est parti mais l'est-il vraiment ? Plus ça va, plus on a l'impression qu'il est toujours président de ce pays. Obama parle d'envoyer 40 000 soldats de plus en Afghanistan et d'abandonner son projet d'offrir aux Américains une sécurité sociale. Ce qu’il avait pourtant promis pendant sa campagne électorale. Il ne poursuit pas non plus les Bush pour crime de guerre. C’est une erreur. Si on ne les poursuit pas maintenant, les politiciens plus jeunes qui servaient sous Bush, Cheney et Rumsfeld vont reprendre du poil de la bête et revenir dans quatre ou dix ans avec des idées encore plus extrêmes. L’exemple de leur mentor sera celui de quelqu’un qui a commis tous les crimes possibles sans se retrouver menacé par la justice. Le gouvernement Reagan sponsorisait le terrorisme, les assassinats et les cartels de la drogue. Personne n’a été poursuivi. Du coup, on a retrouvé des gens de son cabinet avec les Bush quelques années plus tard.

Propos recueillis par Eric Estrada


www.myspace.com/jellobiafraandthegsm