Aujourd’hui, tu sors Nonstoperotik sous le nom de Black Francis. Penses-tu que ton approche de la composition est ici différente de celle que tu peux avoir avec les Catholics ?
Black Francis : Non, pas vraiment. C’est pour ainsi dire la même. Je change juste certains facteurs, comme mon pseudo, certes, mais également les musiciens qui m’entourent, ou les limites en termes de productions que je me fixe. Une fois que j’ai trouvé la direction artistique dans laquelle je veux aller, tout roule (rires) ! Avec les Catholics, il est vrai que c’est très structuré et puis, nous enregistrons tout le temps live sur deux pistes. C’est notre manière de procéder.
Et pour cet album, tu as procédé autrement ?
Oui. Disons que je l’ai enregistré d’une manière plus traditionnelle, dans trois studios différents et à des périodes bien distinctes. L’une des sessions d’enregistrement a été faite il y a quelques années à New York, alors que j’étais en tournée. Les deux autres ont été faites à Los Angeles et à Londres.
Tu n’aimes pas te poser dans un endroit bien précis et prendre ton temps pour faire les prises ?
Je ne peux pas me permettre ça. Je suis constamment en train de bouger, sur la route. Tu vois (en montrant sa valise et son flightcase de guitare acoustique — Ndr), mon chez moi, ça ressemble un peu à ça (rires) ! Je n’arrête pas. Donc, je profite d’être en tournée pour enregistrer mes albums. Je vais en studio, parfois après un concert, et j’enregistre ce que je peux. Par exemple, pour cet album, je suis arrivé un soir dans un endroit sans connaître la section rythmique avec laquelle j’allais enregistrer. J’ai dit à ces deux gars : "Salut, moi c’est Charles. Et si on couchait quelques morceaux sur bande ensemble ce soir ?" (rires) Bon, je te rassure, on me les avait recommandés quand même.
Tu as quand même une idée de ce que tu vas enregistrer, non ?
Non, pas forcément. On commence à jouer et puis on voit ce qu’il en sort. Parfois ça passe, parfois ça casse (rires) ! J’ai ma propre personnalité, les musiciens que je rencontre ainsi ont la leur. Je ne cherche pas à leur imposer des règles et quand on est sur la même longueur d’ondes, on peut dire que le challenge est réussi.
Tu ne leur fais pas écouter de démo ?
Pour quoi faire (rires) ? Parfois, je n’ai aucune idée de ce que nous allons enregistrer et je compose le morceau au moment où je suis avec les musiciens, alors des démos… Non, rien de tout cela ! Je leur demande de me donner 10 minutes pour me concentrer. Et tu sais quoi ? Parfois ça fonctionne (rires) ! Cela met une certaine pression, car les studios que je loue ont un coût financier important et je n’ai pas le droit à l’erreur. Je pense que j’aime bien écrire avec cette pression, c’est ma manière d’opérer.
Cela ressemble un peu à une roulette russe…
Oui, c’est exactement cela… C’est une bonne image qui me plait beaucoup (rires) ! Et crois-moi, tu deviens vite accroc à ce genre de procédé, parce que tu ne sais jamais où cela va te mener. C’est très excitant.
Tu dis dans le texte accompagnant ton nouveau disque que deux des studios où tu as enregistré étaient hantés. Comment as-tu senti qu’ils l’étaient ?
Je dirais même que les trois l’étaient ! Je suis musicien, tu sais, alors, je sens la présence des autres artistes qui ont été dans ces studios… Frank Sinatra, Count Basie… Je ne saurais vraiment l’expliquer.
Penses-tu que ces "présences" ont influencé la teneur de Nonstoperotik ?
(Long silence) Oui, peut-être bien… J’avais l’impression qu’ils me regardaient en quelque sorte. Quand la session d’enregistrement était mauvaise, c’était comme si ces fantômes faisaient beaucoup de bruit. Dans le cas contraire, quand tout allait bien, je sentais que cela m’aidait à être plus créatif. Ils étaient là un peu comme un public, ils me motivaient. Tu sais, ce n’est pas la première fois que je ressens ce genre de choses et ça n’a rien d’extraordinaire, surtout quand tu vas dans des vieux studios qui ont un véritable vécu.

Tu as travaillé sur cet album avec Eric Drew Feldman (Captain Beefheart, The Residents, Pere Ubu, Pixies — Ndr) à la production. Comment décrirais-tu son rôle ?
Son rôle fut très important car nous nous connaissons maintenant depuis longtemps et que j’ai une totale confiance en lui. Nous avons commencé ce disque à New York tous les deux. Ensuite, il ne pouvait pas être là pour la session de Los Angeles et je ne savais pas comment on allait faire la connexion entre ces deux sessions. Ensuite, à Londres, il a pris le relais car je ne pouvais pas rester. C’est là que réside le secret de l’alchimie entre Eric et moi. Ce n’est pas parce que l’un d’entre nous ne peut être présent pour travailler sur l’album que nous allons le mettre de côté. Je ne m’inquiète jamais quand Eric bosse dessus et que je ne suis pas là.
Sur Nonstoperotik, on trouve une reprise des Flying Burrito Brothers, Wheels. En général, comment choisis-tu de reprendre un titre ?
Il n’y a pas de règles précises. Pour cette chanson en particulier, je dirais que c’est une connexion émotionnelle avec celle-ci. Pourquoi suis-je obsédé par la mélodie ou les paroles de telle chanson ? Franchement, je ne saurais le dire… J’en parle parfois avec ma thérapeute et lui pose souvent cette question, comme d’ailleurs je lui parle de mes propres morceaux. Je pourrais te donner une réponse toute faite et toute simple, mais c’est sûrement plus compliqué que ça en a l’air !
Nonstoperotik, ce titre paraît plutôt étrange… Peut-on parler ici d’album conceptuel ?
Oui, tout à fait. Il parle de l’amour en général, de manière très différente selon les titres. Mais le titre en lui même, il ne veut pas dire grand chose. Il doit sans doute venir de mon subconscient… J’en ai aussi parlé avec ma thérapeute…
Décidément, tu parles beaucoup de musique avec ta thérapeute…
Oui, très régulièrement. Tu sais, je vais la voir depuis plus de 8 ans, alors c’est assez logique que nous parlions musique puisque cette activité me prend l’essentiel de mon temps. Dès que je travaille sur un nouvel album, je lui en parle tout naturellement. Quand je fais un disque, j’aime délivrer un message, quelque chose qui fait que ce n’est pas juste un énième album remplis de chansons. Et toutes celles de Nonstoperotik sont liées plus ou moins par le même thème.
Au regard de ta discographie conséquente, on remarque que tu as pratiquement sorti un album par an, voire deux à une certaine période. Imagines-tu un jour prendre une année sabbatique et ne pas enregistrer de disque ?
Pas vraiment (rires) ! Si un jour, je me sens frustré par la musique, alors là, oui, j’arrêterais sans doute… Mais ça n’est pas le cas pour le moment. J’ai besoin de faire des disques, un besoin vital. Comme j’enregistre mes albums sur la route et que je tourne tout le temps, je ne suis pas prête d’arrêter d’en faire. Parfois, c’est difficile, car, après un concert, je peux me sentir fatigué et pourtant, comme le studio est réservé, je dois absolument y aller.
Composer des morceaux, est-ce un exercice que tu t’imposes de manière quotidienne ?
Oh non, pas du tout. Je ne m’impose rien de manière quotidienne (rires) ! À part manger, ou peut être boire du vin… Et encore, je n’en bois pas tous les jours ! De toute manière, je peux difficilement trouver des idées quand je suis chez moi. J’ai cinq enfants, tu sais, et dès que je prends ma guitare, il y en a toujours un pour me la réclamer et ensuite, ce sont les autres qui rappliquent (rires) ! Donc, je le fais surtout en tournée, dans ma chambre d’hôtel ou quand je suis sur le lieu du concert. J’ai essayé une fois d’enregistrer chez moi, je ne le referai pas ! Je suis un musicien, un peu à l’ancienne, j’ai besoin d’aller dans des studios pour faire mes disques.
Actuellement, tu prépares le second album de Grand Duchy, un duo que tu as monté avec ta femme. L’album sera-t-il prêt dans l’année ?
À vrai dire, je n’en sais trop rien. Nous avons déjà emmagasiné quelques morceaux, mais actuellement, j’assure la promotion de Nonstoperotik. Je crois que ma femme a l’impression en ce moment que je l’ai abandonnée. Pourtant, je lui dis que non et que je dois rentrer de l’argent pour la famille et penser ensuite à ce second album… Mais je ne sais pas si elle me croit vraiment (rires) !
Est-ce finalement facile de faire un groupe avec sa femme ?
Et bien… Cela dépend des moments. Parfois oui, parfois non, parce que parfois on se prend la tête, et pas forcément sur la musique (rires) ! Et ça joue bien évidemment sur notre collaboration musicale.
D’après certaines informations, vous allez faire des concerts dans des clubs en Europe avcc les Pixies…
C’est juste. En fait, il s’agira d’une répétition générale avant une tournée européenne des festivals. On a choisi de faire ça à Toulouse au Bikini. J’adore cette ville et aussi Hervé, le patron de la salle. À chaque fois que j’y suis allé, j’ai mangé comme un roi et bu du vin extraordinaire. Je ne suis pas encore un grand expert en vin rouge, mais j’y travaille. J’adore le Bordeaux, mais j’aimerais connaître plus de choses sur les bons vins de rosés. Je n’ai pas encore un palet très développé, certes, mais je sais reconnaître un bon vin d’un mauvais. Enfin, c’est mon corps qui me le dit en premier (rires) !
Et vous allez uniquement répéter donc… Pas de séances de composition envisagées ?
Bon… J’ai parfois l’impression de ne parler que de ça avec les journalistes, donc, j’essaie d’en dire le moins possible.
Tu remarqueras que la question des Pixies est venue à la fin de l’interview…
C’est juste (rires) ! Mais comprends moi, si je commence à te parler des Pixies, alors, je dois le faire avec tous les autres journalistes et cela n’apportera que des tensions et avec les autres journalistes et avec les autres membres du groupe. Je me dois donc d’être prudent avec ce sujet…
Propos recueillis par Olivier Ducruix
www.myspace.com/officialblackfrancis











