Magma, tout le monde connaît, mais personne — ou très peu — n'a vraiment pratiqué. Pour la plupart des gens, Magma, c'est un logo aussi énigmatique que graphiquement efficace. Magma est un groupe étrange, mystique, intemporel, et suscite tous les fantasmes. Sa musique, le Zeulh, est "une sorte de mémoire cosmique en relation avec l'univers, qui aurait mémorisé tous les sons existants dans les profondeurs de notre esprit", dixit Wikipédia. Magma cultive sa différence, dès son premier album en 1970, avec le choix de chanter dans sa propre langue : le Kobïen, une langue organique provenant de la planète Kobaïa. Étrange, Magma ? Plus que ça. Extravagant et excentrique, mais aussi terriblement captivant quand on est curieux d'esprit. L'histoire de Magma est par ailleurs aussi incroyable que la personnalité de sa musique. Formé en 1970 par Christian Vander, sous influence jazz (John Coltrane), classique (Stravinski) et rock expérimental (Soft Machine, Frank Zappa), le groupe se dévoile au public international lors de concepts musicaux pharaoniques (la trilogie Theusz Hamtaahk, sortie en 1973, a été saluée comme l'une de ses œuvres les plus abouties, notamment avec l'album Mekanïk Destruktïw Kommandöh), des prestations live ébouriffantes (le jeu de Vander sera une influence pour nombre de batteurs désireux de sortir du rang académique) et une volonté intrinsèque de toujours aller de l'avant (sur ses nombreux albums live, le groupe proposera toujours des réinterprétations de ses morceaux enregistrés). Si l'aventure a été mise en sommeil de 1983 à 1996, période durant laquelle Vander se sera lancé dans d'autres projets, essentiellement d'obédience jazz, le nom, le logo et l'esprit de Magma n'ont jamais cessé d'éclairer la scène musicale internationale.
Emehnethtt-Rê, le dernier album du groupe paru fin 2009, est important à plus d'un titre. Grâce à ce disque, Magma fait d'une pierre… trois coups : il clôt une trilogie entamée en 1974 (l'album Köhntarkösz) et poursuivie en 2004 (l'album K.A), rattachant par le fait le passé au présent ("On peut y voir un parallèle avec ma vie ou mon parcours", dira lors de l'interview Christian Vander), mais surtout, Emehnethtt-Rê semble être la fin d'un cycle musical. "On en a terminé avec les musiques de cette époque", reprend le batteur. "Vers 1974, j'avais composé les trois mouvements de K.A sans me rendre compte tout de suite qu'il s'agissait d'une partie d'une trilogie. À cette époque, K.A n'était qu'un brouillon, une idée imprécise que je devais développer. En travaillant sur le contenu de K.A, j'ai composé Köhntarkösz, qui s'est révélé être le premier chapitre de la trilogie. Et c'est en travaillant sur Köhntarkösz que j'ai compris où tout cela me menait. L'intégralité de K.A, enfin achevé, s'est révélée à moi, tout comme le contenu de la suite, Emehnethtt-Rê."
Pourquoi s'est-il passé tant de temps entre le premier chapitre de cette trilogie (1974) et les deux suivants (2004 et 2009) ?
Christian Vander : Emehnethtt-Rê traînait dans les cartons depuis des années, car à l'époque je ne trouvais pas forcément de musiciens pour jouer ces sons ou cette musique-là. J'ai donc dû attendre de 1977 à aujourd'hui pour mettre un terme à cette histoire. C'est effectivement long. Mais c'était intéressant de redonner la chronologie à cette histoire. Aujourd'hui avec la fin de cette trilogie, on en a terminé avec les musiques de cette époque. Ça ouvre vers de nouvelles choses, pas forcément des trilogies (sourire), mais de nouvelles musiques.
Magma est un des rares groupes à donner un sens mystique à sa musique, en tout cas une dimension organique, sensorielle ou conceptuelle… Souvent on dit de tels artistes qu'ils sont un peu fous… Qu'avez-vous pris l'habitude de répondre à cela ?
Très jeune, j'ai découvert le jazz, la musique de John Coltrane notamment. J'aimais tout le jazz (le bee-bop, le classique, le moderne…), mais c'est celui de Coltrane qui m'a ouvert les portes mystiques, magiques et même ésotériques de la musique. Quand j'écoute la musique de Coltrane, je n'entends pas un sax, mais une voix qui me parle, tellement il est l'expression même de son âme. Je n'ai jamais considéré que John Coltrane était fou (rires). Il y a des artistes comme ça qui cherchent quelque chose d'autre à travers la musique. Ils ne sont pas fous. On peut simplement écouter de la musique, mais aussi se demander pourquoi elle nous touche. Un groupe peut sonner de manière très décousue et soudainement quelque chose se déclenche, une sorte d'onde magique qui relie les musiciens entre eux, les musiciens à un auditoire… Rien que ça c'est de la magie. C'est ça qui m'intéresse.
À travers Magma, ou la musique en général, qu'essayez-vous de transmettre ?
À mon niveau, le but est d'être le plus expressif possible. Si je veux parler du soleil dans une de mes compositions, j'ai envie qu'on me dise avoir ressenti à l'écoute de mon morceau la chaleur du soleil. Être expressif, c'est important dans la musique. Mais tout dépend du vécu de chacun. On ne ressent pas la musique de la même façon. Imaginons qu'on montre une statue égyptienne à des personnes aux éducations et aux parcours différents, l'un pourra voir juste une statue, belle ou non, l'autre sera plus disert, parlera de sa taille, de son volume, de sa grâce, de son origine. Quelqu'un pourrait même entrer en vibration avec la statue. Des avis et des ressentis très différents avec une seule et même statue à la base. La musique, c'est la même chose.
Pas mal de groupes actuels citent Magma comme influence, ou en tout cas comme un groupe les ayant marqués. Ces groupes peuvent être d'horizons très différents : des groupes progressifs au metal, en passant par des formations très extrêmes.
Je sais un peu tout ça. J'ai parfois l'occasion d'écouter certains groupes… Ce qu'on a appelé Zeuhl, la musique de Magma, est quelque chose de très ouvert. Pour moi, c'est un terme vibratoire, comme le son du mot "Zeuhl" d'ailleurs. Les gens et les groupes qui se sont inspirés de ce son et de notre musique ne ressemblent pas forcément à Magma, ce qui est très bien. Ce qui est important dans Magma, c'est de ressentir la vibration qui s'en dégage, c'est elle qui fait la différence, c'est elle qui doit inspirer. Les groupes doivent être influencés et marqués par l'esprit de la musique plus que par la musique elle-même. Dans la musique Soul par exemple, c'est ce qui fait la différence entre James Brown et certaines formations de rythm'n'blues qui ne détiennent pas cette espèce de tension que possède la musique de Brown. À quoi ça tient ? Ça tient au positionnement rythmique de la rythmique justement. C'est une sorte de vibration interne, rare et unique, que les autres ne détiennent pas, qu'ils ne vivent pas. C'est ce qui fait qu'une musique devient vivante ou non. C'est la même chose dans les autres musiques, dans le jazz ou le classique par exemple. C'est compliqué d'expliquer avec des mots cette tension, cette rareté, cette personnalité qu'on trouve dans la musique. En tout cas, pour en revenir aux groupes que Magma a probablement influencés, on ne leur demande certainement pas de refaire du Magma. De même que lorsque je joue du jazz, je ne prétends pas refaire la musique de Coltrane. Il n'y a rien à refaire dedans. Coltrane a juste ouvert des voies et ce sont ces voies qu'il faut explorer.
Magma a-t-il ouvert des voies ?
J'ai essayé en tout cas. Mais ce que j'essaye surtout, c'est de ne jamais refaire ce que j'ai déjà fait. Si je sors un nouveau disque, c'est pour apporter de nouvelles choses. C'est tout ce qui compte. Refaire un album de Magma, ou de tel ou tel autre groupe, à quoi bon ? Quand c'est fait et bien fait, pourquoi refaire ? Certaines personnes me demandent souvent de refaire un nouveau Mekanïk Kommandöh. Je pourrais composer des Mekanïk Kommandöh toutes les semaines, mais ce n'est pas ce qui m'intéresse. Mon but est d'explorer et de trouver d'autres pistes. Certaines personnes du public de Magma restent figées sur d'anciens disques ou des époques données du groupe, mais il semble qu'avec le dernier disque, la donne a changé. Certaines de ces personnes m'ont dit que Emehnethtt-Rê dépassait largement Mekanïk Kommandöh. Il était temps (rires) ! Pour moi, Köhntarkösz dépassait déjà Mekanïk. Simplement parce qu'il était différent, qu'il apportait autre chose. Je suis donc content que le public de Magma adhère enfin à de nouvelles choses. Encore que les nouvelles choses… elles arrivent.
Qu'elles sont-elles ?
Avec des mots, je ne peux pas les expliquer. Tout ce que je peux avancer, c'est que le meilleur reste à venir.

Un coffret des Musiques des Forces de L'univers est récemment sorti. Il a été suivi d'une tournée. Est-ce que cette actualité a amené un nouveau public à s'intéresser à Magma ?
Je ne sais pas si c'est le coffret qui a amené ça, mais on constate effectivement un renouvellement du public de Magma. Un public plus jeune qui s'intéresse à cette musique, ça donne du baume au coeur. Je pensais qu'aujourd'hui, avec la multitude de choses qu'on propose, aussi bien dans les bonnes que dans les mauvaises, il serait dur de trouver son propre chemin musical et de découvrir des choses différentes. Je ne savais pas si les jeunes feraient cet effort. Mais voir des jeunes aux concerts de Magma me ravit. Il y a un nouveau public, oui. Les jeunes, les très jeunes même, cherchent autre chose. Ils ne sont pas dupes de ce qu'on leur propose.
Parmi les musiques actuelles, qu'est-ce qui vous intéresse au point d'influencer votre vision de la musique et peut-être vos compositions ?
Je ne dirais pas que ça m'influence. Parfois, un thème d'une chanson ou un titre sur un disque m'accroche, effectivement. Mais c'est rare. J'ai l'occasion, par des copains, d'écouter pas mal de choses, mais je ne trouve pas vraiment chaussure à mon pied. Je ne veux pas critiquer la musique actuelle, mais très souvent les disques d'aujourd'hui manquent d'unité. Si on est dans un certain état d'âme, on a envie d'écouter un disque particulier, qui va avec notre état. Peu importe si on est nostalgique, furieux, fort, mélancolique… on a envie d'écouter un disque qui reflète notre état d'esprit. On veut faire confiance à ce disque pour qu'il nous accompagne du début à la fin de la journée. Or, je trouve que beaucoup de disques changent d'atmosphère d'un titre à l'autre. Il n'y a pas d'unité. À moins, effectivement, comme beaucoup le font aujourd'hui, de se faire sa propre sélection de morceaux. Mais pour moi, il faut qu'un disque ait un son général, une ambiance globale, une ligne directrice, un moteur…
Aujourd'hui, on consomme plus de la musique titre par titre que par albums entiers…
Ça a toujours été le cas. C'était pareil dans le jazz auparavant. Les thèmes duraient 3 ou 4 minutes. Mais quand Coltrane est arrivé, on lui a tout permis. Sa maison de disques, Impulse, lui a permis d'enregistrer des thèmes qui couraient jusqu'à 15 ou 20 minutes, et même au-delà. C'était la révolution. Là, je me suis dit "enfin" ! Quand on aime une musique, on a envie qu'elle ne s'arrête pas. Quand j'étais gosse et que j'écoutais "My Favorite Things" — un morceau qui n'est pas de Coltrane, mais une reprise — c'était tellement beau et obsessionnel, le morceau durait 13 minutes 47 je crois, que j'avais l'impression qu'il ne s'arrêterait plus. C'était génial. Et quand ça s'arrêtait, je me disais "Mais pourquoi ? Ça pourrait encore durer des heures". À partir de là, je me suis dit qu'on allait pouvoir écouter des musiques plus développées, mais au final, ce ne fût pas le cas. L'horreur, c'est qu'aujourd'hui, les artistes composent pour les médias et les radios et plus pour eux-mêmes. Ils fabriquent leur musique pour les radios. Ainsi, ce n'est plus la radio qui sert les musiciens, ce sont les musiciens qui servent les radios. Je pensais qu'avec le temps, les radios appréciaient la musique en elle-même, que le thème dure 3 ou 20 minutes. Il faut être libre dans la composition. Il m'arrive de faire des thèmes de moins de 5 minutes, mais je le fais librement, de moi-même. Mais s'il doit durer une heure, le thème fera une heure. J'ai la chance de pouvoir le faire. Mais cette chance ne me permet pas d'être très médiatisé. C'est un choix. Si tu commences à faire des concessions, au bout d'un temps, tu n'existes plus.
Avoir son propre label, Seventh, permet-il d'entretenir cette liberté artistique ?
Oui, certainement. Si on était sur des grosses boites, on nous imposerait des trucs, c'est certain. Dans le passé, Magma a été sur A&M et RCA, mais on a réussi à imposer notre musique et surtout la vision de celle-ci… On a pu y parvenir parce qu'il y avait, à l'intérieur de ces labels, quelqu'un qui était un fan du groupe ou un musicien qui comprenait notre approche de la musique. C'est comme ça qu'on a pu enregistrer Mekanïk. Dans les années 70, les gens des labels avaient toujours leur mot à dire sur la musique des artistes : "il faudrait couper un peu là", "il faudrait rajouter de ça ici", etc… J'avais souvent envie de leur dire : "Messieurs, si vous êtes si fort, pourquoi ne composez-vous pas ?" Hélas, la situation n'a pas changé, c'est même pire aujourd'hui.
Propos recueillis par Frank Frejnik











