Quelle est la signification du titre de votre nouvel album : For Death, Glory, and the End Of The World ? Le mot "Glory" me semble un peu perdu entre ce qui l'entoure, non ?
La Gloire, c'est un peu ce pour quoi on fait ce groupe !... Dans ce cas présent, c'est un peu pour se moquer de nous-mêmes, et de notre absence risible de plan de carrière : avoir un titre aussi conquérant, et être finalement un groupe qui n'a pas vraiment d'ambition autre que de jouer sa musique essentiellement pour son propre plaisir... Et c'est aussi une boutade pour rire des groupes qui nomment leurs albums avec un titre pareil sans une once de deuxième degré (et y'en a beaucoup!)
Même question pour la pochette. Qu'est-elle censé représenter ?
Alors Jacques, notre guitariste n°2, s'est coltiné le layout de l'ensemble. Il a pillé sans vergogne Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, histoire d'avoir pour une fois un artwork un peu moyenâgeux.
On note une évolution plutôt importante dans le graphisme de vos pochettes de disque. Celle de Built To Speed, Cattle Truck, etc… semblaient moins orientée… metal apocalyptique. L'approche de 2012 (aka la fin du monde) a-t-il favorisé cette prise de conscience ? Plus sérieusement, l'importance de l'image dans le rock, et le metal encore plus, a pris des proportions incroyables (pochettes, design, t-shirts, etc). Doit-on suivre la tendance pour être pris au sérieux ?
Les cover précédentes étaient certes moins "metal à la Entombed", mais comportaient une part de cliché (la tête de mort de "cattle truck", la peinture de "redemption...") qui était sans doute plus premier degré que la dernière en date... Là, on s'est fait plaisir en s'autorisant la caricature, mais elle est désarmorcée à tellement de niveaux qu'on l'assume du coup très bien ! On s'est dit "allez, une cover épique bien metallo, avec un titre pompeux as fuck", en imaginant que plein de gens allaient prendre ça à la lettre, ou au contraire au 8e degré - on gagne sur tous les tableaux, du coup, c'est dire si on est machiavéliques !
Tout ceci est-il une manière d'entretenir un certain recul entre ce que vous êtes et ce que les gens perçoivent à travers votre musique ?
C'est vrai qu'on a toujours du mal à imaginer que des gens nous prennent au sérieux... Attention, je ne veux pas dire qu'on envisage ce qu'on fait comme une blague : on bosse sur nos morceaux comme des dingues, et on est fiers de ce qu'on pond, mais ce truc de "fan", personnellement, j'ai toujours de la peine à m'y faire (même si c'est pas comme si on nous reconnaissait dans la rue, hein !). Du coup, on force le trait pour échapper dès que possible à ce côté "groupe mystérieux et torturé" comme il y en a déjà tellement trop. Cette autodérision est indispensable quand tu fais de la musique, que tu sois un petit groupe comme nous, ou un groupe légendaire comme les Melvins... C'est tellement ridicule de prendre tout ça au sérieux, à mon avis - ou alors c'est du marketing, mais là on en est encore très loin...
Pendant longtemps, les groupes tels que Breach, Neurosis, Dillinger Escape Plan, Isis et consorts… — des groupes qu'a cotoyé Kruger — étaient associés à la scène "hardcore / indépendante". Aujourd'hui, ces groupes ont investi la scène metal avec succès. D'après vous, qu'a apporté cette scène post-metal-noise au metal ?
Ouch, les étiquettes, je suis plutôt de mauvais conseil, il me semble que le même genre de musique change de nom chaque année ! ... Mais je vois ce que tu veux dire -il y a eu une sorte de fusion entre la scène purement metal et tout cette scène qu'on appelait "post-hardcore" il y a quelques années. Je pense que les spécificités des deux se sont un peu estompées, pour le meilleur et pour le pire. Kruger a précisément le cul entre ces deux chaises-là.

Tiens, à propos, considérez-vous Kruger comme un groupe metal ?
Difficile de le nier, quand tu as de la double-pédale à tire-larigot et des références à Entombed chaque deux morceaux !... Ensuite, je suis personnellement pas super chaud pour être assimilé à la scène métal, qui est souvent encombrée de poseurs - je me plais à dire qu'on a un côté plus punk ou simplement plus rock, même si musicalement, et au niveau du son, on a un background rempli de références metal ! ...
Souvent quand des groupes font mixer ou masteriser leur disque aux Etats-Unis, ça en impose sur la pochette et la bio. Bref, ça fait causer. Globalement, pour Kruger, Kurt Ballou au mixage, il apporte quoi ?
Ça serait de la mauvaise foi que nier que le nom de Kurt sur un booklet crédibilise le groupe... Mais honnêtement, on est allés chez lui (pour l'album précédent) surtout pour des raisons de son (le Christmas d'Old Man Gloom, tu as écouté ça ? la meilleure prod' du genre depuis 10 ans - on voulait ça!), et comme ça s'est super bien passé, et que c'est pas plus cher que de se douiller un producteur en Europe, on a pas changé pour le petit dernier.
Le disque a reçu d'excellentes notes dans les médias presse et internet. Ça vous flatte de lire de belles proses à votre propos ? Avez-vous déjà été surpris par ce que disaient certaines critiques/chroniques ?
Bien sûr, faut pas bouder son plaisir, c'est cool de lire que des gens nous trouvent super ! C'est parfois surprenant, en effet, difficile de savoir si on manque de recul ou si les gens écrivent des conneries - sans doute un peu des deux !... Je dois dire qu'on préfère certaines chroniques désastreuses mais enflammées, que lorsqu'on nous passe la pommade sans grand enthousiasme - on a eu des chroniques où on avait tellement l'impression d'avoir insupporté le mec, que c'en était un régal !
De quoi cause les textes de cet album ? J'ai lu quelque part qu'ils étaient cyniques. Cyniques par rapport à quoi ?
Certains fans nous demandent les textes - souvent les fans qui pensent qu'on a un truc super sérieux, et très intelligent, à dire... ! Ils sont souvent mortifiés par la teneur, disons, douteuse des lyrics ! En gros, ça tire surtout du côté de Pierre Desproges (un artiste "dégagé, non engagé"!), à la différence que les topics sont la pop culture plutôt américaine que franchouillarde.
Les ambiances prenantes, l'intensité et la charge émotionnelle sont des éléments importants dans la musique de Kruger. En quoi vos propres sentiments nourrissent-ils la musique du groupe ?
Dieu seul le sait ! C'est vrai que pour aller plus loin dans la compo d'un morceau, il faut que ça nous fasse quelque chose on le jouant. L'intensité est la clé, il faut que ça nous remue les tripes. D'où viennent ces sensations que nous procure un riff bien tordu ou une ambiance bien glauque, je ne sais pas trop, j'imagine que c'est simplement le fait de s'exprimer de façon brute, mais c'est pas trop mon truc de psychologiser la musique.
Vous faites peu de concerts par an il me semble. Kruger est-il un groupe amateur ?
BIen sûr, et on compte le rester jusqu'à la mort ! Notre rythme est d'environ 30-40 dates par an (à part 2009 où on a dû se concentrer sur la compo), ça nous permet de nous défoncer sur chaque concert, d'apprécier la moindre heure de van, et d'avoir une vraie vie à côté. Tourner 8 mois par an, c'était un fantasme il y a 10-15 ans, mais la formule actuelle nous convient vraiment bien.
Vous avez effectué des tournées avec Unsane, Miramar Disaster et Bossk. Quelle est celle où vous avez le plus appris sur le "métier" ? Tourner en support d'un groupe, c'est plus facile parce que le public ne vient pas pour vous, ou c'est plus dur parce qu'il faut s'imposer ?
Tourner en support ou à deux, c'est rassurant (surtout quand tu vas dans des pays teigneux comme l'Angleterre!), mais au final être tête d'affiche ou 1e groupe sur 5, ça n'est pas si important, tant que ça colle avec les gars avec qui tu tournes. C'est avec eux que tu passes 15heures par jour, finalement ! La tournée Unsane a été très enrichissante : voir 3 mecs de 45-50 piges qui ont encore autant d'urgence dans leur musique, autant d'humilité et d'intensité dans leurs tournées après 30 ans, ça m'a viré ma peur de devenir un "rocker vieillissant" !
Faut-il être dérangés pour jouer, comme vous le faites, une musique violente, si intensément poignante, voire douloureuse ? Que disent vos parents de la musique de Kruger ?
Dérangés, sûrement pas. Il y a bien sûr des artistes maudits, mais je pense que n'importe qui peut puiser dans ses émotions pour produire quelque chose de ce genre... Le reste est un histoire d'alchimie, de goûts musicaux et d'intensité dans le jeu, pour moi c'est extrêmement physique, et totalement défoulant - un mix entre du squash et une thérapie de groupe ? Nos parents apprécient pour certains, sans forcément comprendre vraiment, ou sont choqués pour d'autre. Normal, hein ?
Quand on tape "Kruger" dans Google, on tombe d'abord sur l'actrice Diane Kruger. Ça facilite pas la promo, non ? Vous avez pensez à la contacter pour qu'elle change de nom ?
Ouaip, Diane est chiante, à l'époque elle était à peine connue, donc c'était plus facile pour nous ! ...
J'ai vu sur votre site que vous avez lancé un appel pour vous aider à répondre à la question "Pourquoi avoir choisi de vous appelez Kruger". Quelles sont les réponses les plus inventives de vos fans ?
Le concours a donné quelques réponses marrantes, en effet, dont la meilleur était de nier en bloc. C'est vrai qu'au bout de 10 ans, la question nous pompe un peu l'air, quand elle n'est pas posée par un journaliste slovaque qui vient de nous découvrir ! ..
Propos recueillis par Frank Frejnik
http://www.myspace.com/krugerband
Lire la chronique de For Death, Glory And The End Of The Word sur Addictif : ICI
Kruger sur scène











